Chapitre 1

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Il est quinze heures, ce samedi, et les gouttes de pluie frappent la vitre du bureau de Cassandra.

Le martèlement incessant de l'eau contre le vitrage ramène la jeune femme dans l'un de ses pires souvenirs : l'enterrement de son père. Ce jour-là aussi, il pleuvait. Elle se souvient du parapluie noir qu'on lui avait fourré dans la main, des semelles qui s'enfonçaient dans la terre meuble du cimetière, et de ce bruit, exactement le même, de l'eau qui tambourinait sur le bois du cercueil.

Son père est décédé un an plus tôt, dans un tragique accident de moto. Le moteur s'était subitement emballé et il n'était plus parvenu à contrôler l'engin, avant de percuter de plein fouet un semi-remorque. Il était mort sur le coup. On lui avait dit qu'il n'avait pas souffert. Comme si ça changeait quelque chose.

Depuis, Cassandra avait hérité de tous les biens de son père, dont le garage qu'elle dirigeait désormais. *Dirigeait*,  le mot était presque trop grand. Elle le maintenait en vie, plutôt, comme on maintient la tête d'un noyé hors de l'eau.

La pluie était rare dans cette partie du Texas. Les anciens du coin disaient qu'elle annonçait souvent de grands changements. Cassandra n'avait jamais cru à ces histoires. Pas encore.

TOC ! TOC !

La porte du bureau s'ouvrit et Cassandra reprit ses esprits. C'était Franck, le seul employé du garage. Soixante ans bien tassés, une casquette graisseuse vissée sur le crâne, et la délicatesse d'une clé à molette.

— Y a un type bizarre avec sa moto, il veut causer au patron. Je l'envoie balader, ou tu viens voir c'qu'il a à dire ?

Cassandra ne fut pas rassurée. Un « type bizarre », dans une ville comme la sienne, ça pouvait vouloir dire beaucoup de choses, et rarement des bonnes. Mais les caisses étaient vides, désespérément vides, et elle avait besoin de faire rentrer quelques billets pour faire vivre le garage et, au minimum, payer le salaire de Franck. Elle lui devait bien ça. Il était resté quand tous les autres étaient partis.

— OK, j'arrive...

Cassandra se leva péniblement de son fauteuil, dont le cuir craquelé garda un instant l'empreinte de son corps, et se dirigea vers le garage.

L'odeur familière l'enveloppa aussitôt : huile de moteur, métal froid, caoutchouc chaud. L'odeur de son père. Trois motos désossées gisaient au milieu d'un fatras d'outils et de pièces détachées, de caisses entrouvertes et de moteurs suspendus par des sangles, qui se balançaient doucement comme des carcasses dans une boucherie.

Elle se faufila entre les établis jusqu'à la porte du garage, ouverte en grand sur la cour. On y apercevait le pick-up bleu et blanc de Cassandra et la berline noire de Franck, luisantes sous l'averse.

Une silhouette massive venait briser le cadre de cette vision.

Un homme, de dos. Les épaules larges, les cheveux mi-longs, adossé à l'encadrement de la porte du garage avec la nonchalance de ceux qui n'ont nulle part où être et tout leur temps pour y aller.

— C'est lui... souffla Franck à la patronne.

Cassandra prit une inspiration et redressa le menton.

— Bonjour ! Vous vouliez voir le patron ? Le voici. Qu'est-ce que je peux faire pour vous ?

Le jeune homme,la trentaine, à peine, tourna la tête pour regarder la jeune femme.

À cet instant précis, le cœur de Cassandra ne fit plus un bruit.

Silence.

Puis la foudre.

BOOM !

La jeune femme sursauta et bondit sur place comme une biche, avant de se rendre compte que les plombs avaient sauté. Plus rien ne fonctionnait dans le garage : toutes les lumières étaient éteintes, les machines s'étaient tues. Seule la lueur grise de l'orage entrait encore par la porte ouverte, découpant la silhouette de l'inconnu à contre-jour.

Le cœur de Cassandra, lui, avait repris son rythme. Plus ou moins.

— Tout va bien, m'dame ? demanda le jeune homme.

Sa voix était grave, un peu rauque, avec ce traînant du Sud qui donnait l'impression que chaque mot prenait son temps.

Après avoir balayé furtivement le garage du regard, Cass observa l'inconnu.
Vraiment, cette fois.

Il était grand, massif, une véritable armoire à glace.
Les cheveux mi-longs, d'un noir d'ébène, encore humides de pluie.
Des yeux verts, vifs et perçants, du genre qui vous donnent l'impression d'être lue à livre ouvert. Une barbe de trois semaines mangeait une mâchoire carrée.

Elle laissa descendre son regard. Les bras de l'homme étaient aussi épais que ses propres cuisses, elle n'en revenait pas. Une seule de ses mains aurait pu entourer son cou sans le moindre effort. Ses doigts semblaient aussi puissants que des étaux.

Sa peau était tatouée de corbeaux et d'autres symboles que la jeune femme ne parvenait pas à distinguer dans la pénombre ; une lune pleine ornait son épaule gauche, pâle sur la peau hâlée.

Il était vêtu d'un débardeur blanc taché de cambouis et d'une veste en jean sans manches, constellée d'écussons délavés. Un vrai biker. Un jean large et usé laissait apparaître l'élastique d'un caleçon, un pantalon maintenu en place uniquement par l'opération du Seigneur... ou par un paquet bien fourni, pensa Cassandra avant de sentir ses joues s'embraser.

*Reprends-toi, ma fille.*

Elle se racla discrètement la gorge et répondit :

— Oui, ça va, merci... L'orage et moi, nous ne sommes pas bons amis... Que puis-je faire pour vous, monsieur... ?

— Obsidian. Caleb Obsidian.

Il marqua une pause, et l'ombre d'un sourire passa sur ses lèvres.

— J'ai un deal à vous proposer.

— Enchantée, monsieur Obsidian, répondit-elle en croisant les bras. Je vous écoute.

Wicked RoadsCerita yang bikin terobses. Temukan sekarang