Je ne connais que cette pièce. Elle est étroite, humide et sombre. Il n'y a pas de lumière. Tout est gris ici, des murs au plafond. Mon lit se résume à un bloc de béton surmonté d'un mince matelas. C'est le seul mobilier que je possède. Il n'y a pas de miroir. J'aurais aimé qu'il y en ait un.
Je ne sais pas vraiment ce que je fais de mes journées. J'essaie de m'occuper comme je peux. Je me réveille, je marche, je m'assois, je chante, je dors. Je me réveille, je marche, je m'assois, je chante, et je m'endors à nouveau.
La solitude est ce qu'il y a de plus dur. On aurait pu me donner un millier de distraction, je n'aurai demandé qu'à voir quelqu'un. Juste une seconde. Voir un regard, un sourire, entendre un seul mot, une seule voix différente de la mienne.
Il y a bien quelqu'un d'autre ici, mais je ne l'ai jamais vu. La trappe s'ouvre sous la porte, une assiette de nourriture se glisse dans la pièce, et la trappe se referme à nouveau. J'ai eu beau essayer de l'ouvrir de toute mes forces, elle reste solidement verrouillée une fois qu'elle s'est refermée. Parfois, je m'imagine que la personne qui me nourrit est derrière la porte. Je m'assois contre celle-ci et je parle pendant des heures. De tout. J'essaie de savoir quel temps il fait dehors, je lui parle de moi, de ce que je ressens, enfermée dans cette pièce. Je lui raconte des histoires que j'invente. Je n'ai jamais eu de réponse.
Je ne sais pas depuis combien de temps je suis dans cette pièce. Je ne peux pas compter les jours. La seule lumière qui me parvient est la petite lumière blanchâtre qui émane d'une ampoule poussiéreuse qui pend au milieu du plafond.
Je ne sais pas non plus ce qui m'a amené ici. Je ne me rappelle pas d'une vie avant celle-ci. Je ne me rappelle que de cette pièce, de cette solitude qui me hante à chaque réveil. J'imagine que ça a toujours été ainsi, que je ne connaîtrais jamais rien d'autre que cette petite pièce grise.
Alors aujourd'hui, comme chaque jour, je marche. Pour aller où, pour faire quoi, je ne sais pas. Mais je marche. En rond dans cette pièce sombre. Sans m'arrêter. Décidée. Je ne veux pas me résoudre à passer mes journées assise sur un lit dur. De temps à autre, j'accélère la cadence. De plus en plus, jusqu'à finir par courir. Je suis rapidement essoufflée et finit par m'arrêter. Je m'assois par terre et chante un air que j'invente. C'est une musique douce, comme ma voix. Parfois, je passe des jours sans chanter, sans parler, et quand je chante à nouveau, je me surprends à avoir une voix rocailleuse et grave, différente de d'habitude. Comme ci elle était restée enfermée pendant trop longtemps dans ma gorge et avait fini par oublier à quoi elle devait ressembler à l'origine. Mais ce n'est pas le cas aujourd'hui. Aujourd'hui ma voix est douce, elle sort presque seule, naturellement, inventant par elle même les paroles d'une chanson d'amour.
J'entend soudain un bruit métallique dans mon dos qui me fait frissonner. J'aperçois une assiette qui se glisse par la trappe, sous la porte. Une main ganté qui la pousse délicatement avant de disparaitre à jamais, et la trappe se ferme à nouveau. Je n'essayerai pas d'ouvrir aujourd'hui. J'ai essayé pendant des heures hier, en vain. C'était comme ci on s'y mettait à plusieurs pour retenir la trappe, de l'autre côté de la porte. Elle n'a pas bougé d'un millimètre. À en juger par le bruit métallique qu'elle produit en s'ouvrant, je pense qu'elle ne s'ouvre qu'en actionnant un système mécanique. J'essaierai à nouveau de l'ouvrir, c'est certain. Mais pas aujourd'hui.
Je m'approche de l'assiette fumante dont se dégage une odeur alléchante. Il s'agit, comme souvent, d'une bouillie blanchâtre et insipide, mais aujourd'hui accompagnée d'une sorte de purée de viande. C'est de celle-ci que se dégage cette odeur d'épices. Je m'empare de la fourchette en métal froid et dévore mon repas, assise à même le sol. La viande est délicieuse, et grâce à celle-ci, la bouillie pleine de grumeaux paraît presque mangeable. J'ai rapidement fini mon assiette, et j'en aurais bien accepté une deuxième, mais je me contente de boire le verre d'eau tiède qui l'accompagnait. Je sais déjà qu'on a jamais plus qu'une portion ici.
Je m'apprête à reposer l'assiette devant la trappe pour qu'on vienne me la retirer quand soudain me vient une idée. Une idée à laquelle j'ai déjà pensé, bien que je n'ai jamais sauté le pas. C'est une idée dangereuse, qui pourrait très bien ne pas fonctionner. Mais j'ai déjà tout tenté pour sortir de cette pièce. Absolument tout. Tout sauf ça. Ils ne me laisseraient pas mourir. Si ? On verra.
Je saisi la fourchette d'une main tremblante, mais décidée. Je réfléchis un instant. Quelle partie du corps est la plus sensible et la moins douloureuse ? À quel endroit pourrais-je saigner assez pour inquiéter quelqu'un, mais pas assez pour mourir si personne ne vient ? Je n'en ai absolument aucune idée, mais je me dis que mon bras gauche semble être une bonne alternative. Je n'aurai pas assez de force avec la main gauche pour attaquer mon bras droit, et je ne veux pas toucher à mes jambes, j'ai peur de ne plus pouvoir marcher à cause de la douleur. Ce qui me laisse mon bras gauche, ou mon ventre. Le ventre me paraît être une zone beaucoup trop sensible. J'observe la fourchette avec attention. La planter ne suffirait pas à alerter quelqu'un. Il faut que j'aille plus loin. Je ne dois pas réfléchir. Je l'empoigne d'une main ferme, la lève haut au dessus de mon bras, ferme les yeux, et l'abat un peu au dessus du poignet.
La douleur est atroce. Une douleur aiguë, qui me lance à chaque battement de mon cœur. Je serre les dents et l'enfonce encore plus profondément, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus que le manche qui dépasse de mon bras. La douleur est insoutenable, mais je ne l'écoute pas. Ma vision se brouille au fur et à mesure que les larmes me montent aux yeux. Je tourne lentement la fourchette dans la plaie, pour l'ouvrir encore davantage. Le sang coule à flot sur le sol. Je sors la fourchette de la plaie béante et le sang coule encore plus vite. Personne ne vient. Pourquoi personne ne vient ? Je suis en train de mourir. Je m'écroule sur le sol. Je ne vois plus rien. Pourquoi personne ne vient ? J'ai la tête qui tourne. Ou bien est-ce le monde qui s'est mis à tourner à toute vitesse. Pourquoi personne ne vient ? Pourquoi personne ne vient ? Un bruit métallique, une lumière blanche aveuglante, puis plus rien.
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BELLADONNA
Teen Fiction87 ans après la fin du monde, les puissants se cachent dans le Cœur, une capitale où règne l'apparence de la paix. Mais au-delà des murs, le peuple rejeté réclame justice. Une révolution gronde, prête à renverser l'ordre établi. C'est dans ce chao...
