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                                                                               Chapitre 1

Il y a pire que de rester bloquée devant son travail à deux heures du matin. J'aurais pu me faire enlever, me prendre la foudre, ou encore un arbre aurait pu me tomber dessus. Mais la situation dans laquelle je me trouve est terrifiante. Il n'y a aucun Uber disponible avant six heures, je suis foutue. J'attends désespérément, les yeux rivés sur mon téléphone, en espérant voir apparaître "Un Uber est disponible", mais rien ne s'affiche. Une dernière solution me vient en tête : appeler ma colocataire, qui est aussi ma meilleure amie depuis la naissance.
Bip... bip... bip...
S'il te plaît, réponds, je t'en supplie. Je suis trop jeune pour mourir dans le froid.
— Trop jeune pour mourir dans le froid, répète-t-elle sur un ton ironique.
— HAHAHA, très drôle, Mayra.
Cette fille est un petit génie. Elle déteste que je dise ça, mais c'est la vérité. Elle a été major de sa promo l'an dernier, toujours première de sa classe. En plus de ses études de kiné, elle a deux jobs. C'est un modèle pour moi.
— Oula, quand tu dis mon prénom en entier, c'est qu'il y a un problème. Qu'est-ce qui se passe ? T'as planté un bistouri sur Ugo ? dit-elle en rigolant.
Ugo est un des internes qui travaille avec moi au Grey Sloan Memorial Hospital, l'un des plus réputés de Seattle. C'est un gros con et un voleur d'opérations.
Il m'a volé mon opération en solo, celle pour laquelle nous nous sommes battus pendant une semaine. Il m'a aussi pris une opération du cerveau (l'homme avait une hache dans le crâne). Une fois, il était tellement énervé que, lorsque le chef de chirurgie m'avait confié un patient avec une tumeur au foie, il m'a enfermée dans une salle de garde pour l'opérer à ma place. Un vrai fouteur de merde.
— Si seulement je pouvais, ce serait déjà fait, mais assez parlé de lui. Mayra, je suis bloquée devant l'hôpital, il n'y a aucun Uber disponible.
— Ellie, je suis au travail. Je vais passer un coup de fil et quelqu'un viendra te chercher, je te le promets. Elle raccroche sans que j'aie le temps de lui répondre.
J'ai confiance en May. Si elle dit que quelqu'un va venir me chercher, alors il viendra, ou pas. Plus le temps passe, plus le froid s'intensifie, et je ne vois aucune voiture arriver. Peut-être que cette personne s'est trompée de chemin, ou qu'elle a eu un accident, je ne sais pas.
Au loin, j'aperçois les phares d'une voiture. Une BMW noire matte, pour être précise. Il n'y a qu'une personne qui possède cette voiture de luxe : Adriel Morreti, le demi-frère de May. Un homme aussi sexy que glacial, le genre sur lequel on n'aimerait pas tomber. Il travaille dans le cabinet d'avocats le plus prestigieux de Seattle, mais il n'y serait pas entré sans son oncle. La voiture s'arrête et la vitre se baisse. Je fais semblant de ne pas l'avoir vu. Je le déteste depuis qu'il a fait entrer May dans ce milieu avec ses magouilles, et il me déteste tout autant. Tout ça parce que j'essaye de tenir ma meilleure amie loin de lui. Qui aimerait être ami avec un homme qui ne sait pas parler autrement qu'avec des onomatopées ?
— Monte ! me dit-il d'un ton sec.
Toujours aussi froid que l'iceberg qui a détruit le Titanic.
— Fais pas semblant de ne pas m'avoir vu, tu connais les voitures de luxe comme ta poche. Tu sais très bien que c'est la mienne alors monte !
Je pince mes lèvres et ravale une réplique ironique, préférant me réfugier dans la voiture. L'intérieur sent le fric et le luxe qu'il peut se permettre d'avoir, contrairement à d'autres. Je peux à peine payer mon loyer, et les fins de mois sont tellement difficiles que May a dû prendre un deuxième travail.
Adriel ne m'adresse pas un seul regard. Il est stable, concentré, et légèrement agité, ce qui signifie qu'il ne faut surtout pas lui adresser la parole, au risque de déclencher une colère dévastatrice. Contrairement à lui, je pourrais le contempler pendant des heures. Il est habillé d'une chemise noire qui lui taille parfaitement le corps, légèrement ouverte, laissant apparaître quelques-uns de ses tatouages sur son torse, ainsi que la fleur de lys entourée d'un serpent sur son cou. Il porte un pantalon noir et un blazer également noir, une tenue digne d'un enterrement, peut-être le sien, qui sait ?
Une demi-heure plus tard
Le chemin qu'il emprunte n'est pas celui de chez moi, mais je ne m'inquiète pas trop. Il y a plusieurs routes qui mènent à l'appartement, mais c'est tout de même étrange. Je prends soin de prévenir May pour ne pas qu'elle s'inquiète pour moi.
— Ce n'est pas la bonne route ! dis-je d'un ton sec et glacial.
Aucune réponse ne sort de sa bouche. Ses yeux vairons sont rivés sur la route, ses poings serrés sur le volant. Je tourne la tête vers la fenêtre quand, soudainement, il change de trajectoire et arrête la voiture. Je le regarde, perdue dans l'incompréhension. Une centaine de questions me viennent en tête, mais aucune n'arrive à sortir de ma bouche.
— Ellie, si tu ne la fermes pas, je te jure que je te prends sur le capot de cette voiture.
Lui, il a un problème avec le sexe, sérieusement.
— Alors je ne veux pas briser tes rêves de dégénéré sexuel, mais vu toutes celles qui sont passées dans cette voiture, ou même ailleurs dans cette ville, je ne serais pas étonnée que tu aies une MST.
Je détache ma ceinture et me rapproche de lui. Il ne bouge pas d'un millimètre, comme s'il attendait quelque chose que j'ignore. Nos lèvres sont maintenant à un centimètre l'une de l'autre. Son regard fait le signe du triangle, sans qu'il sache que je connais la signification.
— Donc ce sera sans moi, dis-je avec un sourire narquois, avant de m'écarter de lui et de me rattacher.
Je pense qu'Adriel est un bouffon, il est insupportable et doit avoir des traumatismes. Je me dis qu'une fille a dû lui refuser de coucher avec lui, et maintenant il saute sur tout ce qui bouge. Mais je n'ai jamais eu de réponse sur ce qui le rendait si insensible et froid. Tout ce que je sais, c'est qu'après la mort d'un être cher il y a trois ans, il a décidé de ne plus croire en l'amour, ni d'en donner, ni de recevoir. Il ne veut plus être gentil, ne veut plus adresser un mot à son oncle ou à sa mère.
Comme si ça ne suffisait pas, il y a deux ans son père s'est remarié avec la mère de May, et il n'a pas du tout apprécié avoir une demi-sœur. Pendant un an, ils se sont fait la guerre, jusqu'au jour de l'accident.
Maintenant, quiconque s'en prend à elle ou à moi est condamné. Il est à la tête du plus gros cabinet d'avocats de Seattle à seulement vingt-cinq ans, il a tous les droits. Adriel a un QI aussi impressionnant que celui d'Einstein, après avoir étudié à Harvard et créé une association qu'il dirige aujourd'hui. Il sait qu'il est un modèle pour tous les jeunes, et il en joue.
Pendant ce temps, moi, j'ai raté mon concours d'entrée en médecine deux fois. Et comme si cela ne suffisait pas, ma mère est une droguée et alcoolique. Quand je pars en cours ou au travail, je confie Ella à Madame West, notre adorable voisine. Aujourd'hui, je suis interne en deuxième année, à Seattle, avec ma meilleure amie. Ma petite sœur est heureuse malgré le comportement de notre mère.
— Tu veux bien démarrer cette voiture ? J'aimerais rentrer dormir.
Il démarre la voiture sans trop tarder et accélère de plus en plus, tout en évitant les quelques voitures qui circulent.
— Tu veux nous tuer ou quoi ? dis-je, énervée.
Il ne répond pas à ma question et continue d'accélérer, complètement irresponsable.
Quelques minutes plus tard
La voiture s'arrête net après avoir frôlé la mort une dizaine de fois.
— Tu es arrivée à destination, dit-il d'un ton presque ironique.
Je descends de la voiture en le remerciant, puis je me dirige vers l'entrée. Là, je me rends compte que la porte n'est pas fermée. Ma mère est irresponsable, mais pas au point de laisser la porte ouverte.
Je pousse la porte et marche vers le salon. Personne. D'habitude, ma mère est affalée sur le canapé avec son nouveau mec, une bière et une cigarette à la main. Mais pas aujourd'hui. Je me dirige vers sa chambre, elle doit sûrement dormir.
...
— MAMAN NON, maman réveille-toi, s'il te plaît, ouvre les yeux ! dis-je en hurlant, pleurant de douleur.
Je la vois, allongée sur le sol, inconsciente, une seringue dans le bras et une lettre à côté d'elle.
« Mes petites filles,
Je sais que je n'ai pas été une bonne mère pour vous deux. Je n'ai pas su m'occuper de vous comme il le fallait, et je m'en excuse.
Ellie, ma chérie, je sais que tu me détestais. Je n'ai pas agi comme je l'aurais dû et tu me l'as bien fait comprendre. Je ne te remercierai jamais assez de t'être occupée de ta sœur quand je ne pouvais pas. Ma chérie, je suis très fière du parcours que tu as fait, et tu deviendras une grande chirurgienne, j'en suis sûre.
Ma petite Ella, mon adorable petit ange, prends soin de toi et ne fais pas perdre la tête à ton père. Tu deviendras une femme incroyable, je n'en doute pas. Mais pour l'instant, reste une petite fille et garde toujours tes rêves dans la tête. Votre maman qui vous aime. »
Elle avait tort sur une chose : je ne la détestais pas. J'étais juste triste et déçue, mais je l'aimais, et je continuerai de l'aimer.
— Merde, Ellie, dit Adriel.
Trente minutes plus tard
Après plusieurs tentatives de réanimation de ma part et de celle des secours, ma mère n'a pas pu être sauvée. Adriel, qui n'était pas parti, m'a rejoint quand j'ai crié. Je n'ai cessé de pleurer dans ses bras. Je voulais que ma mère revienne. Elle ne pouvait pas faire ça.
Je suis restée assise dans sa chambre, sans pouvoir m'arrêter de pleurer. Adriel est lui aussi resté. Je n'ai pas cherché à comprendre pourquoi.
Je me demandais juste comment j'allais annoncer ça à Ella. Elle est tellement joyeuse, cette petite fille. Je ne pouvais pas lui dire que notre mère avait mis fin à ses jours, cela briserait tous les rêves auxquels elle croit.
...
Voilà maintenant trois heures que je suis là. Je n'ai pas quitté la maison, ni la chambre. Quant à monsieur le PDG, il n'a pas bougé d'un pouce.
J'ai fouillé la chambre de ma mère deux fois, comme si j'allais trouver une cause à son acte. Je ne pouvais pas imaginer qu'elle puisse faire ça, ce n'était pas son genre. Oui, elle se défonçait, mais pas à ce point. Puis je me suis assise sur le lit et j'ai relu la lettre.
J'ai pris son journal, dans lequel elle notait les repas d'Ella, et j'ai remarqué que l'écriture de la lettre et celle du journal ne correspondaient pas.
— Ellie, tout va bien ? me demande Adriel.
— Ma mère est morte, et tu me poses sérieusement cette question ?
Il s'assoit à côté de moi et commence à regarder la lettre et le journal.
Ce mec est vraiment étrange par moments.
— Toi aussi tu as remarqué, n'est-ce pas ?
— Ce ne sont pas les mêmes écritures, Ellie. Ce qui veut dire que...
— Ta/Ma mère ne s'est pas suicidée, disons-nous simultanément.

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