Chapitre 12

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En me rendant ma valise, Tante Nabou me présenta la petite Nabou ; elle la présenta également dans toutes les maisons amies.
La petite Nabou entra, par mes soins, à l'école française. Mûrissant à l'ombre protectrice de sa tante, elle apprenait le secret des sauces délicieuses, à manier fer à repasser et pilon. Sa tante ne manquait jamais l'occasion de lui souligner son origine royale et lui enseignait que la qualité première d'une femme est la docilité.
Après son certificat d'études et quelques années au lycée, la grande Nabou conseilla à sa nièce de passer le concours d'entrée à l'École des Sages-Femmes d'État : « Cette école est bien. Là, on éduque. Nulle guirlande sur les têtes. Des jeunes filles sobres, sans boucles d'oreilles, vêtues de blanc, couleur de la pureté. Le métier que tu y apprendras est beau ; tu gagneras ta vie et tu conquerras des grâces pour ton paradis, en aidant à naître des serviteurs de Mohamed{14}. En vérité, l'instruction d'une femme n'est pas à pousser. Et puis, je me demande comment une femme peut gagner sa vie en parlant matin et soir. »
La petite Nabou devint donc sage-femme. Un beau jour, Tante Nabou convoqua Mawdo et lui dit : « Mon frère Farba t'a donné la petite Nabou comme femme pour me remercier de la façon digne dont je l'ai élevée. Si tu ne la gardes pas comme épouse, je ne m'en relèverai jamais. La honte tue plus vite que la maladie. »
Je savais. Modou savait. La ville savait. Toi, Aïssatou, tu ne soupçonnais rien et rayonnais toujours.
Et parce que sa mère avait pris date pour la nuit nuptiale, Mawdo eut enfin le courage de te dire ce que chaque femme chuchotait : tu avais une co-épouse. « Ma mère est vieille. Les chocs de la vie et les déceptions ont rendu son cœur fragile. Si je méprise cette enfant, elle mourra. C'est le médecin qui parle, non le fils. Pense donc, la fille de

son frère, élevée par ses soins, rejetée par son fils. Quelle honte devant la société ! »
C'est « pour ne pas voir sa mère mourir de honte et de chagrin » que Mawdo était décidé à se rendre au rendez-vous de la nuit nuptiale. Devant cette mère rigide, pétrie de morale ancienne, brûlée intérieurement par les féroces lois antiques, que pouvait Mawdo Bâ ? Il vieillissait, usé par son pesant travail et puis, voulait-il seulement lutter, ébaucher un geste de résistance ? La petite Nabou était si tentante...
Alors, tu ne comptas plus, Aïssatou. Le temps et l'amour investis dans ton foyer ? Des bagatelles vite oubliées. Tes fils ? Ils ne pesèrent guère lourd dans cette réconciliation d'une mère et de son « seul homme » ; tu ne comptas plus, pas plus que tes quatre fils : ceux-ci ne seront jamais les égaux des fils de la petite Nabou.
Les enfants de la petite Nabou, les griots diront d'eux, en les exaltant : « Le sang est retourné à sa source. »
Tes fils ne comptaient pas. La mère de Mawdo, princesse, ne pouvait se reconnaître dans le fils d'une bijoutière.
Et puis, une bijoutière, peut-elle avoir de la dignité, de l'honneur ? C'est comme si l'on se demandait si tu avais un cœur et une chair. Ah ! pour certains, l'honneur et le chagrin d'une bijoutière sont moindres, bien moindres que l'honneur et le chagrin d'une Guélewar{15}.
Mawdo ne te chassait pas. Il allait à son devoir et souhaitait que tu restes. La petite Nabou résiderait toujours chez sa mère ; c'est toi qu'il aimait. Tous les deux jours, il se rendrait, la nuit, chez sa mère, voir l'autre épouse, pour que sa mère « ne meure pas » ; pour « accomplir un devoir ».
Comme tu fus plus grande que ceux qui sapaient ton bonheur !
On te conseillait des compromis : « On ne brûle pas un arbre qui porte des fruits ».
On te menaçait dans ta chair : « Des garçons ne peuvent réussir sans leur père. »
Tu passas outre.
Ces vérités, passe-partout, qui avaient jadis courbé la tête de bien des épouses révoltées, n'opérèrent pas le miracle souhaité ; elles ne te détournèrent pas de ton option. Tu choisis la rupture, un aller sans retour avec tes quatre fils, en laissant bien en vue, sur le lit qui fut

vôtre, cette lettre destinée à Mawdo et dont je me rappelle l'exact contenu :
Mawdo,
Les princes dominent leurs sentiments, pour honorer leurs devoirs. Les « autres » courbent leur nuque et acceptent en silence un sort qui les brime.
Voilà, schématiquement, le règlement intérieur de notre société avec ses clivages insensés. Je ne m'y soumettrai point. Au bonheur qui fut nôtre, je ne peux substituer celui que tu me proposes aujourd'hui. Tu veux dissocier l'Amour tout court et l'amour physique. Je te rétorque que la communion charnelle ne peut être sans l'acceptation du cœur, si minime soit-elle.
Si tu peux procréer sans aimer, rien que pour assouvir l'orgueil d'une mère déclinante, je te trouve vil. Dès lors, tu dégringoles de l'échelon supérieur, de la respectabilité où je t'ai toujours hissé. Ton raisonnement qui scinde est inadmissible : d'un côté, moi, « ta vie, ton amour, ton choix », de l'autre, « la petite Nabou, à supporter par devoir ».
Mawdo, l'homme est un : grandeur et animalité confondues. Aucun geste de sa part n'est de pur idéal. Aucun geste de sa part n'est de pure bestialité.
Je me dépouille de ton amour, de ton nom. Vêtue du seul habit valable de la dignité, je poursuis ma route.
Adieu. Aïssatou.
Et tu partis. Tu eus le surprenant courage de t'assumer. Tu louas une maison et t'y installas. Et, au lieu de regarder en arrière, tu fixas l'avenir obstinément. Tu t'assignas un but difficile ; et plus que ma présence, mes encouragements, les livres te sauvèrent. Devenus ton refuge, ils te soutinrent.
Puissance des livres, invention merveilleuse de l'astucieuse intelligence humaine. Signes divers, associés en sons ; sons différents qui moulent le mot. Agencement de mots d'où jaillit l'idée, la Pensée, l'Histoire, la Science, la Vie. Instrument unique de relation et de

culture, moyen inégalé de donner et de recevoir. Les livres soudent des générations au même labeur continu qui fait progresser. Ils te permirent de te hisser. Ce que la société te refusait, ils te l'accordèrent : des examens passés avec succès te menèrent toi aussi, en France. L'École d'interprétariat, d'où tu sortis, permit ta nomination à l'Ambassade du Sénégal aux États-Unis. Tu gagnes largement ta vie. Tu évolues dans la quiétude, comme tes lettres me le disent, résolument détournée des chercheurs de joies éphémères et de liaisons faciles.
Mawdo ? Il renoue avec sa famille. Ceux de Diakhao envahissent sa maison ; ceux de Diakhao soutiennent la petite Nabou. Mais, et Mawdo le sait, il n'y a pas de comparaison possible entre toi et la petite Nabou, toi, si belle, si douce ; toi, qui savais éponger le front de ton mari ; toi, qui lui vouais une tendresse profonde, parce que désintéressée ; toi, qui savais trouver des mots justes pour le délasser.
Mawdo ? Que ne disait-il pas ? « Je suis déboussolé. On ne change pas les habitudes d'un homme fait. Je cherche chemises et pantalons aux anciennes places et ne tâte que du vide ».
Je ne plaignais pas Mawdo.
« Ma maison est une banlieue de Diakhao. Impossible de m'y reposer. Tout y est sale. La petite Nabou donne mes denrées et mes vêtements aux visiteurs. »
Je n'écoutais pas Mawdo.
« Quelqu'un m'a dit t'avoir vue en compagnie de Aïssatou, hier ? Est-ce vrai ? Est-elle là ? Comment est-elle ? Et mes fils ? »
Je ne répondais pas à Mawdo.
Car Mawdo demeurait pour moi une énigme et à travers lui, tous les hommes. Ton départ l'avait bien ébranlé. Sa tristesse était bien évidente. Quand il parlait de toi, les inflexions de sa voix se durcissaient. Mais, ses allures de désabusé, les critiques acerbes de son foyer, sa verve qui houspillait tout, n'empêchaient point le gonflement périodique du ventre de la petite Nabou. Deux garçons étaient déjà nés.
Mis devant ce fait visible, preuve de ses communions intimes avec la petite Nabou, Mawdo se contractait avec fureur. Son regard me fustigeait : « Voyons, ne fais pas l'idiote. Comment veux-tu qu'un homme reste de pierre, au contact permanent de la femme qui évolue

dans sa maison ? » Il ajoutait, démonstratif :
« J'ai vu un film où les rescapés d'une catastrophe aérienne ont
survécu en mangeant la chair des cadavres. Ce fait plaide la force des instincts enfouis dans l'homme, instincts qui le dominent, quelle que soit son intelligence. Débarrasse-toi de ton excès de sentimentalité rêveuse. Accepte la réalité dans sa brusque laideur. »
« On ne résiste pas aux lois impérieuses qui exigent de l'homme nourriture et vêtements. Ces mêmes lois poussent le « mâle » ailleurs. Je dis bien « mâle » pour marquer la bestialité des instincts... Tu comprends... Une femme doit comprendre une fois pour toutes et pardonner ; elle ne doit pas souffrir en se souciant des « trahisons » charnelles. Ce qui importe, c'est ce qu'il y a là, dans le cœur ; c'est ce qui lie deux êtres, au-dedans... » (Il frappait sa poitrine, à la place du cœur.)
« Acculé aux extrêmes limites de la résistance, je me repais de ce qui se trouve à ma portée. C'est vilain à dire. La vérité est laide quand on l'analyse. »
Ainsi, pour se justifier, il ravalait la petite Nabou au rang de « mets ». Ainsi, pour changer de « saveur », les hommes trompent leurs épouses.
J'étais offusquée. Il me demandait compréhension. Mais comprendre quoi ? La suprématie de l'instinct ? Le droit à la trahison ? La justification du désir de changement ? Je ne pouvais être l'alliée des instincts polygamiques. Alors, comprendre quoi ?...
Comme j'enviais ta tranquillité lors de ton dernier séjour ! Tu étais là, débarrassée du masque de la souffrance. Tes fils poussaient bien, contrairement aux prédictions. Tu ne t'inquiétais pas de Mawdo. Oui, tu étais bien là, le passé écrasé sous ton talon. Tu étais là, victime innocente d'une injuste cause et pionnière hardie d'une nouvelle vie.

UNE SI LONGUE LETTRE 🥺Où les histoires vivent. Découvrez maintenant