Je venais juste d'ouvrir l'œil lorsqu'une mouche descendit, elle ne se pressait pas. Elle était venue vrombir autour de moi, visiblement attirée par la croûte sèche de mon pain que j'avais laissé sur mon oreiller. Rien ne servait de vouloir la chasser, la pièce était remplie de ces petites bêtes volantes. Après des mois en planque, j'avais appris à apprécier leur compagnie. Impossible de me faire vilipender : elles ne savaient pas être traîtresses.
Il m'était venu à l'idée d'entreprendre une collection permanente. Cela me permit d'occuper mon esprit alité, les jours où les enquêteurs se firent plus méfiants et qu'il me fallut rester cloîtré pour éviter d'éveiller les soupçons. Lorsque la candidate principale précédente avait rempli son rôle, je partais à la recherche d'une remplaçante. Debout sur mon futon, pour mieux observer le plafond et les murs en pierre de mon abri de fortune, j'attrapais celle qui me semblait être la plus grosse ou la plus rapide.
Cela pouvait m'occuper une après-midi entière, à sauter d'un bout à l'autre en poursuivant ma cible qui ne voulait se laisser prendre. Plus elle m'échappait, plus je voulais la posséder. Non sans transpirer, j'arrivais toujours à mes fins et enfermais ma victime dans un petit bocal de verre dont le bouchon en liège, marqué du tampon familial, était percé pour laisser circuler l'oxygène. Elle n'en ressortirait plus jusqu'à ce qu'elle ne trépasse de faim et que je fusse certain qu'elle ne puisse plus prendre son envol. La plus vigoureuse qu'il m'avait était donnée de contempler avait réussi à tenir 9 jours et depuis ses successeurs n'égalèrent jamais ce score. Le bocal était si petit que je n'avais aucune peine à le mettre dans les poches de mes pantalons.
Parfois, lorsque les habitants commençaient à oublier les évènements, j'emmenais l'heureuse élue avec moi dans mes explorations de la ville, en faisant attention de ne pas me laisser surprendre par un bruit de verre qui aurait attiré l'ouïe fine des jeunes femmes.
J'avais rencontré ce jour-là une dame au profil très intéressant. Elle possédait un visage juvénile aux joues pleines et rebondies parsemées de taches de rousseur. Ses cheveux blonds raccourcis comme ceux d'un garçon tranchaient avec les vogues du temps et ce sont eux qui m'incitèrent à la choisir. Usant de mes apparences italiennes que « kiffaient» les jeunes, je tentai un accostage discret qui fit pouffer les compagnonnes qui l'entouraient. Leurs longs cils charbonnés battaient sans cesse et m'exaspéraient tant elles cherchaient à me séduire. Quitte à renoncer à mes intentions, je préférais m'éloigner du groupement et c'est ce que je fis.
Un peu plus loin dans le chemin, j'entrevis que ma blonde avait eu une idée semblable. Nous nous trouvions à présent seul à seul. Elle se mit à rire et tira ma veste pour que je me retourne et la regarde. Elle incarnait l'image parfaite des femmes libres et insouciantes en quête d'aventure excitante. C'était un amusement ennuyant qui m'assistait pourtant bien et je pus l'attirer où les regards curieux ne pourraient pas nous déranger. Nous étions bordés de hauts arbres et le soleil commençait à décliner, si bien qu'il faisait pratiquement noir. Je ne distinguais plus que quelques parties de sa chair claire au travers de sa longue robe et me dirigeais surtout grâce à sa voix qui fredonnait un doux chant lénifiant.
Je baladai mes doigts le long de son visage doux et au creux de sa gorge tendre. Elle s'approcha un peu plus de moi et je vis apparaître de la pénombre ses lèvres roses qui me souriaient. Je lui rendis son sourire et me mis à serrer son cou aussi fort que je le pouvais.
Elle eut un mouvement de recul, étonnée et sa comptine s'étrangla en un bruit indistinct indigne d'une beauté de son genre. Je regrettais de ne pouvoir discerner l'expression dans ses yeux d'ange tandis qu'elle se débattait et jetait ses poings contre mon torse insensible. Ressentir le corps se rebeller sous l'incompréhension et la peur soudaine était, de loin, mon moment préféré. J'avais presque de l'empathie si je les voyais se tordre de douleur ou se tenir le cou en tentant de retrouver un peu d'air. Mais elle, elle n'essaya que de me repousser et de me blesser avec ses minuscules et délicieuses petites mains.
Elle s'écroula après 5 minutes 34, constatai-je grâce à un décompte silencieux dans ma tête, une belle surprise qui acheva mon plaisir. Je restai encore quelques minutes pour écarter toute éventualité qu'elle ne soit qu'inconsciente. Quand j'en fus totalement certain, je lissai le tissu de mes habits en désordre et m'en allais rejoindre ma cachette.
Trois jours étaient passés et je commençais à m'ennuyer fortement. Tous les journaux, achetés pendant l'un de mes derniers passages en ville, commençaient à s'épuiser. Je jetai un coup d'œil à mon vieux bureau en bois, mais ma mouche, qui devait être morte, n'y était pas. Je tapotai les poches de mon pantalon à la recherche du bocal, mais ne le trouvai pas. Je n'avais aucune idée d'où j'avais pu le mettre, car je le déplaçais seulement dans ces endroits-là. Je me mis à fouiller mon futon, après tout, c'était un petit objet transparent qu'on pouvait ne pas voir au premier abord. Mais plus les heures filaient et plus je désespérais de retrouver ma mouche. Ça aurait été la première à m'échapper ! Enfin résigné à cette perspective si pénible, désagréable et frustrante, je m'allongeai de nouveau. Exactement au même moment, on vint à taper à la porte. Je l'ouvris en me demandant qui cela pouvait bien être et découvrit deux enquêteurs et amis de longue date. Je les saluai chaleureusement, eux qui me sortaient de mon inactivité ! Je décelai bien vite une distance froide exceptionnelle de leur part que je ne leur connaissais pas. L'un d'eux sortit un sachet contenant un petit objet brillant.
MON bocal de verre au bouchon en liège marqué du tampon familial. MON tampon. Au fond, l'insecte vrombissait toujours et chantait sa victoire. Il avait remporté le nouveau record avec ses dix jours de captivité... Sans qu'une phrase ne soit prononcée, nous savions tous ici que c'était l'annonce de la fin des événements tragiques en ville. Je n'opposai aucune résistance quand ils se mirent à me lire mes droits et qu'ils m'embarquèrent.
Du plus loin dont je m'en souvienne, j'avais toujours imaginé mon arrestation spectaculaire après une carrière mémorable. Mais jamais, je n'aurais pu imaginer que ce soit ma mouche qui me trahirait...
VOUS LISEZ
Nouvelles courtes
NouvellesQuelques petites nouvelles courtes pour passer le temps. La première publiée ayant été rédigée lors de mon premier concours d'écriture, la deuxième est une réécriture d'une histoire vraie: * Passe temps d'un esprit dément. * Bannissons les fanficti...
