Epilogue

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Janvier. Trois heures du matin. 

La fille de la photo souriait de toutes ses dents. 

Des mèches blondes s'échappaient de sa longue tresse négligemment nouée sur sa nuque et venaient se perdre sur son visage de jeune adulte. Elle avait les dents blanches, les yeux clairs, les joues roses, un visage rond mais des traits fins. Son pull rouge, à-demi ouvert sur la poitrine, mettait en valeur la finesse de son cou. Dans le silence, son rire était figé et ses yeux ne clignaient pas. 

Sa photo sale et froissée, était pendue au mur d'une chambre à coucher sombre et désordonnée. Après avoir été placardé partout dans les rues de la ville, son portrait avait atterrit ici, là où il ne disparaitrait pas dans le silence.  

Dehors, des flocons de neige tourbillonnaient dans la nuit et venaient se poser sur le bord de la fenêtre, déjà enseveli par un épais manteau blanc. Une alerte météo avait été donnée quelques heures auparavant et un décret ministériel avait classé les écoles fermées par mesure de sécurité. Les routes étaient couvertes de verglas, certaines régions étaient inaccessibles, il y avait eu des coupures de courant, des chemins bouchés par la neige et des bureaux déserts, au matin. 

Il fallait sortir les poubelles. Leur contenu commençait à sentir, malgré les efforts mis en œuvre pour qu'il n'en soit rien. Il fallait certes prier avec ferveur, mais personne n'irait se promener dehors à trois heures du matin par un temps pareil. 

C'était le moment idéal pour sortir la poubelle, mais affalée sur le lit, Sarah dormait à poings fermés et la jeune fille sur la photo épinglée au mur, ne semblait pas s'en préoccuper plus que ça. Elle avait le teint clair, les joues roses, le sourire aguicheur... Une vraie diablesse.  

Un relent de parfum familier flottait dans l'air. Une odeur de camembert trop mou et d'enfermé mêlée à celle de rose fanée ou de steak haché un peu trop poivré ... Une puanteur aigre et douce, très familière, qui apportait avec elle son lot de mélancolie et de souvenirs d'enfance. Son regard était tombé sur le visage de Sarah dont la respiration régulière rythmait le silence, et une chaleur ardente avait émané de son bas-ventre. 

La faim... 

La fille sur la photo les jaugeait de son regard figé et de son sourire béat. Elle s'appelait Emma. Personne ne semblait la connaître. En tout cas, personne ne l'avait jamais retrouvée. Elle avait probablement fait une fugue... Sans penser à ses parents. 

Qu'étaient-ils devenus ? Avaient-ils fait leur deuil ou continuaient-ils de mourir d'inquiétude dans l'attente de quelques nouvelles ? Où était cette fille ? Dans une cabane désordonnée et sale, avec un garçon qu'elle avait délibérément suivi et à qui elle "faisait l'amour" tous les soirs à même le sol, pendant que sa mère pleurait sa disparition dans la cuisine de sa maison d'enfance. 

Sous les draps, Sarah avait murmuré quelque chose en sentant son corps froid se glisser contre le sien, brûlant de sommeil. Finies, les prières. Ils auraient plein de prières à répéter demain matin mais pour l'instant, il ne fallait plus accorder un seul regard à la photo accrochée sur le mur. 

La montre digitale sur la table de nuit indiquait qu'il était trois heures trente. Dehors, de rares flocons de neige virevoltaient lentement dans la nuit. 

Sortir les poubelles pouvait encore attendre. 

Mort lenteWhere stories live. Discover now