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Un jeudi matin.

   Charles Ponthieu s'appuyait nonchalamment depuis une dizaine de minutes contre l'encadrement de la vieille fenêtre en bois de son appartement de la rue Pierre Demours, une tasse du dernier café à la mode dans la main, lorsqu'un camion de déménagement s'arrêta précisément devant l'entrée de l'immeuble. Son smartphone, logé dans la poche arrière droite de son pantalon vert pomme en velours côtelé, émit presque simultanément deux petits « bips » caractéristiques signalant l'arrivée de nouveaux emails. En l'occurrence, une promotion pour un site de ventes privées et une enquête de satisfaction concernant sa dernière location de voiture sur une plateforme coopérative. Il les supprima aussitôt de quelques glissements de pouce. « Quelle chienlit » pensa-t-il, fourrant de sa main libre le gadget dans sa poche arrière gauche.

   La vue qu'offrait la rue n'était qu'une accumulation banale de saynètes très classiques du quartier : un ballet de jeunes mères agrippées à des poussettes Yoyo courant après la leçon du violon de l'ainée ou le cours de judo du cadet, quelques couples entre deux âges a la recherche d'une bonne cave ou d'une boutique de décoration, un petit groupe de jeannettes en chemin vers Saint-Ferdinand  ainsi que quelques vieilles dames revenant du marché hors de prix de la rue voisine. Le tout dans un décor de boutiques d'aquabiking, de restaurants de sushis et de bars à la mode. Quelques échoppes anciennes, dont l'emplacement était lorgné par les restaurateurs branchés et les agences immobilières estampillées "luxury real estate", survivaient péniblement, dans l'attente du sort qui leur serait réservé.

   Sur les bords de la chaussée, une bouillie de feuilles de platanes écrasées par les scooters roulant sur le trottoir avait créé une espèce d'informe compost marronnasse dans lequel on pouvait çà et là deviner distinctement les rainures d'un pneu ou la semelle d'une botte. L'automne urbain commençait donc à reprendre ses droits ; les plus légitimes et beaux, comme les plus dérisoires et piteux.

   Sur l'étagère du fond du salon, une petite enceinte connectée débitait à faible volume des vieux morceaux de jazz programmés par une radio qui n'émet que par internet. Cela lui rappelait ses années universitaires, où il troquait de vieux CDs avec des amis mélomanes, à la recherche de la perle rare ou simplement en quête d'une attitude cool et stylée.

   A l'époque Ponthieu arborait l'allure typique d'un FAP, un fils à papa, tel que ses détracteurs de la faculté nommaient ses congénères en chaussures de bateau et polo rose. Il s'en accommodait parfaitement bien. Il était devenu depuis un jeune trentenaire branché, tendance technologie, et ses idoles se nommaient Elon Musk, Edward Snowden ou encore Jeff Bezos.  « On roulera tous en voiture électrique un jour » se plaisait-il à dire, lui qui rêvait de s'offrir une Tesla dernier cri pour épater ses copines. Ces mêmes copines qui étaient du genre à se dire « salut ma belle » dès qu'elles se voyaient (quand bien même elles eussent été franchement laides) autour d'une tasse de thé Kusmi et d'une pâtisserie Eric Kayser. Elle avaient toutes lu avec engouement le livre de Michelle Obama, pris des selfies sur les meilleurs roof-tops de Lisbonne et inondé leurs placards de nombreuses paires de chaussures en tous genres.

   Deux hommes sortirent du camion, sans précipitation. L'un d'eux tenait une fiche à la main et s'approcha de la grille. Ponthieu ne voyait alors plus que son dos. Machinalement, il colla son front à la vitre pour regarder vers le bas, le plus verticalement possible, tout en se demandant l'intérêt de consacrer ne serait-ce qu'une minute de son temps à ce spectacle d'une banalité affligeante. 

   Après un moment de latence, les deux hommes finirent par pénétrer dans l'immeuble. Ponthieu les entendit s'affairer bruyamment dans l'ascenseur, monter jusqu'à l'étage au-dessus du sien, et sonner à la porte de l'appartement situé directement au-dessus de sa tête.  Il se souvint à cet instant que ledit appartement était vide depuis plusieurs semaines et que le propriétaire venait probablement de trouver un nouveau locataire, ce qui expliquait la présence des déménageurs (il se félicita de cette excellente faculté de déduction). A ce petit jeu-là, c'est un peu la roulette russe, pensa-t-il alors, car avec un peu de malchance on peut se retrouver avec un fan de death metal souffrant de surdité précoce, ou une famille nombreuse dont les enfants apprécient la pratique intensive du tricycle sur parquet, en particulier le dimanche à sept heures. Lui qui était célibataire sans enfant, cette perspective ne le réjouissait que moyennement.

Chroniques de l'ouest parisienHistorias para obsesionarse. Descúbrelo ahora