Je suis une fille à chats, mais je n'ai pas de familier. J'ai un balai, mais je ne l'enfourche pas. J'ai un chaudron, mais je n'y cuis rien d'autre que des confitures. Je vis seule, mais je ne copule pas avec Satan. Cela étant, ça ne m'empêche pas d'être une sorcière, enfin, je crois.
Dans la famille de ma mère, les femmes ne sont peut-être pas toutes des sorcières, mais du moins bizarres de génération en génération.
Nous sommes toutes un peu fantasques, à commencer par moi. D'après mes recherches, la malédiction des filles Payette a dû commencer avec mon arrière-grand-tante Bertille. En son temps, elle avait eu la brillante idée de devenir médecin alors qu'à l'époque, la gent féminine avait tendance à déserter les facultés de médecine. Puis, il y a eu mon arrière-grand-mère, redoutable suffragette londonienne. Ma grand-mère, elle, se pavanait en pantalons et retournait la terre comme un homme ; elle était maraîchère. Ma mère a porté le flambeau de cette anormalité féminine en étant astrologue alors que ses deux sœurs sont respectivement devenues antiquaire et psychiatre. Si comme je le pense, être une sorcière c'est assumer sa singularité ; dans la famille, nous sommes pratiquement toutes des sorcières.
De mon côté, j'aurais pu être tarologue ou féministe enragée, mais comme j'ai toujours été un peu poule mouillée sur les bords, je me suis faite libraire. Au moins, ainsi, personne ne me reprochait le fait de me cacher derrière des bouquins ni même mes conversations bizarres. À Paris, j'étais cette fille étrange qui lisait debout dans le métro et qui, un jour sur deux, ratait son arrêt pour se retrouver au diable vauvert et arriver en retard à son travail.
Aujourd'hui, je suis sans doute toujours aussi bizarre, mais j'ai changé d'environnement. J'ai quitté la ville pour la campagne, mon appartement la vieille maison de ma grand-mère, face à la Manche.
Je pense que j'ai fait une crise de la quarantaine, précoce, mais violente. J'en ai eu marre de tout, à commencer par ma vie alors j'ai voulu la transposer ailleurs.
En dépit de toutes mes attentes, c'était plutôt une bonne idée : l'air frais, le vent et la solitude s'avéraient être tout ce dont j'avais besoin.
Voilà maintenant trois mois que j'ai emménagé à Saint-Lunard, petit village breton non loin de Saint-Malo. Ma grand-mère avait habité là toute sa vie. À sa mort, elle m'avait légué ce petit coin de briques et de brac. J'ai pris du temps avant de déménager, puis, voyant que Paris mettait tout en œuvre pour m'expulser, j'ai enfin décidé de quitter ma matrice citadine pour la campagne bretonne.
Je n'ai pas tardé à retrouver du boulot à quelques coups de pédales de chez moi, dans la librairie de Mme Aurore. J'y travaille à mi-temps, et passe l'autre moitié de ma vie dans le tea-room de l'autre côté de la rue. Installée derrière mon clavier, je rédige les prémices de ce roman que je rêve d'écrire depuis bien trop longtemps.
Ma vie est simple, trop sans doute, mais, après des années d'errances, elle me plaît enfin. Je vis déjà comme une grand-mère, se réchauffant dans sa masure à l'orée des bois, entourée de ses deux chats. La solitude est à présent mon plaisir, même pas coupable !
- Mademoiselle Payette, votre thé va refroidir, retentit la voix de Thérèse.
- Vous avez raison, Thérèse. J'écris, j'écris, mais j'en oublie mon Earl Grey !
- Oh ! Mais écrivez seulement ! Pondez-nous un best-seller que je puisse installer une plaque sur votre table stipulant que l'inégalable Cordélia Payette aura écrit son plus grand chef d'œuvre ici même ! Je ne vous cache pas que ça ferait du bien à mon chiffre d'affaires si vos fans pouvaient venir en pèlerinage à Saint-Lunard...
STAI LEGGENDO
Histoire moderne d'une sorcière solitaire
Romanzi rosa / ChickLit"Je suis une fille à chats, mais je n'ai pas de familier. J'ai un balai, mais je ne l'enfourche pas. J'ai un chaudron, mais je n'y cuis rien d'autre que des confitures. Je vis seule, mais je n'ai pas vendu mon âme au Diable. Pourtant... Je m'appelle...
