Dragon

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Quand j'ai installé le dragon dans mon minuscule box à la cave, j'espérais encore qu'il resterait assez petit pour y tenir. Il est très vite apparu que je me faisais des illusions. Avant qu'il ne soit trop tard, j'ai demandé à mes voisins s'ils pouvaient me sous-louer leur propre espace souterrain et en retirer leurs affaires, prétextant une urgence en matière de stockage. Par bonheur, la plupart étaient eux aussi des jeunes sans trop de bazar qui ne crachaient pas sur un peu de revenu supplémentaire.

Le dragon a pris ses aises dans ses nouveaux quartiers. J'espérais qu'il serait enfin heureux et que je pourrais le laisser là sans plus m'en préoccuper. Mais il m'a dévisagée avec ses deux yeux d'ambre incandescent et m'a lancé : « Qu'est-ce que tu attends pour aller me chercher de l'or ? »

J'ai ouvert ma boîte à bijoux et lui en ai apporté le contenu. Bien entendu, ce n'était pas assez. Coup de chance, son trésor n'était pas restreint à un seul métal : il a accepté mes boucles d'oreille en argent. Par contre, les billets de banque et les pièces n'ont attiré que son dédain, et quand je lui ai tendu un vieux bracelet en laiton il m'a lacéré le visage d'un coup de griffes. J'ai passé le lendemain à cacher ma joue, mais mes collègues n'ont rien remarqué : les dragons n'existent pas. J'ai continué à travailler pour gagner un salaire à convertir en bijoux.

Bien entendu, j'ai essayé de le tuer. Ses écailles bleues iridescentes se jouaient de mes couteaux, de mes ciseaux, de ma hache, de cette tronçonneuse de location. Le dragon n'était pas cruel alors il supportait mes tentatives inutiles sans parler de me punir. Tant que je continuais de lui apporter de l'or et de l'argent, ça lui allait.

Je ne sais pas par quel processus alchimique il se nourrissait de tout ce métal, mais la cave était devenue une fournaise et le tas du trésor fondait petit à petit sous lui. Il devait me transmettre un peu de cette énergie, parce que je ne mangeais plus mais je n'avais jamais faim.

Je rêvais parfois que j'étais le dragon. Je me réveillais irritée au possible, je passais un quart d'heure dans la salle de bain à la recherche des écailles, me les arrachais et me rendais à la cave pour les lui jeter à la gueule en ignorant ses éclats de rire. Je n'étais pas le dragon. Je l'avais banni à la cave justement parce que je n'étais pas le dragon.

On m'a dit que j'avais changé. J'ai répondu que je m'étais soignée. Restait le souci du dragon qui me riait dessus qu'il n'était pas une maladie et qu'il ne disparaîtrait pas comme ça.

Petit à petit, ça s'est calmé. Boulot-bijouterie-dragon-dodo. Le rythme m'allait. J'ignorais les provocations du dragon, qui se renfrognait petit à petit puisque je ne réagissais plus de la façon qui le divertissait. Je n'enfreignais pas les règles, il ne me frappait pas. Équilibre.

Puis sur mon calendrier est apparu la date que j'avais oubliée. Un rappel : « mettre fin à l'expérience ».

Je savais que ça arriverait. C'était dans le contrat. Je ne me sentais pas prête, quand bien même on m'avait prévenu que je ne serais jamais prête. J'ai appelé le spécialiste pour négocier une prolongation mais le téléphone ne m'a renvoyé qu'un silence éloquent à travers lequel je percevais tout le poids du jugement de mon non-interlocuteur.

Il était l'heure. Je me suis résignée.

Je suis descendue à la cave. Le dragon boudait. J'ai attrapé sa grosse tête écailleuse entre mes mains dans une molle tentative pour le rassurer. Peine perdue. Il a feulé : « Qu'est-ce que tu attends ? Fais ce que tu as à faire ! »

Je l'ai pris dans mes bras et me suis couchée avec lui sur notre trésor puis j'ai laissé le rêve m'envahir.

Il n'y avait plus ni or ni argent sous mon corps quand je me suis réveillée. Je suis remontée dans mon appartement. Le frigo était plein alors j'ai mangé, un peu. J'étais déçue de ne pas voir la différence.

Les rayons dorés du soleil ont traversé ma fenêtre et, derrière ma peau, j'ai senti se cabrer le dragon.

Parce que j'étais le dragon.

Et je comprenais, enfin, qu'il n'y avait jamais eu aucune raison d'en avoir peur.

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