Le studio était calme et vide. L'épaisse fumée de cigarette avait envahi le plafond, le faisant disparaitre dans un nuage plat et sombre. Il écrasa sa dernière cigarette, souffla le dernier volute de fumée destiné à rejoindre le plafond étouffé, avala sa dernière gorgée d'un thé qui s'était glacé en attendant d'être bu, et reposa sa tasse au milieu de la spirale approximative que dessinait l'intestin grêle qui parcourait son bureau de bois usé. D'une voix mielleuse, il murmura un mot d'au-revoir à ses auditeurs, et coupa le très vieux microphone dont le socle avait été glissé entre un lambeau de jambe humaine et un poumon en parfait état, sinon sa fonction de rangement à stylo le faisant ressembler à un porc-épic visqueux hérissé de plumes à écrire. En guise de générique, il lança la dernière chanson des Vocaleers, qu'il avait adoré en la découvrant la veille:
Is it a Dream.
Il se leva, las, et se dirigea vers la porte de son studio en faisant craquer sous ses pas quelques unes des dents éparses par terre, et doucement onduler les flaques de sang sous lesquelles le sol disparaissait, miroir rouge d'un studio obscur.. Il traîna un peu dans ce studio, profitant du morceau tout en enfilant sa veste de laine grise, et desserrant légèrement sa cravate. Sa journée n'était pas finie. Il quitta enfin la station de radio déserte, cette chanson des Vocaleers encore en tête, et s'offrit le luxe de prendre un taxi pour rejoindre son rendez-vous. La vieille dame Josie ne savait pas qu'il avait rendez-vous avec elle, chez elle, mais lui le savait, et savait également qu'elle n'était pas sortie, peut-être qu'inconsciemment, elle l'attendant sagement dans son salon, tricotant un quelconque accessoire de laine pour ses anges, ou dans sa cuisine, préparant du thé. Lorsqu'il tendit son paiement au chauffeur en lui disant de garder la monnaie, le visage de celui-ci s'illumina, et le chauffeur de taxi le "bénit pour sa générosité", lui souhaitant de "n'être jamais oublié du Christ". À quoi il n'eut, pour toute réponse, que le regard le plus noir qu'il n'est jamais vu, et qu'il ne devais plus jamais revoir de toute sa vie. Le malheureux chauffeur de taxi resta muet et blême un instant, avant de démarrer en trombe, comme pour fuir le plus terrifiant des monstres. "La vieille dame Josie va surement se faire une frayeur d'entendre cet imbécile démarrer comme un fou devant sa maison", pensa-t-il en replaçant sa cravate, sa veste, repassant ses cheveux sur ses tempes. Il sonna, et bientôt une adorable petite femme au visage couvert de rides joyeuses lui ouvrit timidement la porte. - Bonsoir. Je ne vous ferais aucun mal. Je travaille pour la radio. Vous savez laquelle. Il lui sourit, poliment, doucement, et la vieille dame Josie lui proposa d'entrer, de s'asseoir dans le salon, se dirigeant vers la cuisine en disant que son thé était justement prêt, s'il en désirait. Il acquiesça poliment, tandis qu'elle lui servait une tasse, s'installait devant lui. Le silence plana quelques minutes, la vieille dame gênée de ne savoir comment engager la conversation, son invité savourant ce malaise grandissant.
Puis il reposa sa tasse, posa les coudes sur les genoux, s'avançant vers elle, la scrutant de son regard de ténèbres.
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- Vous savez pourquoi je suis ici n'est-ce pas? - Les anges ne font rien de mal. Ce que dit le conseil est faux. - Les anges ne sont pas un problème. Rien n'est un problème. Pas pour moi. Il sourit brièvement, et la vieille dame dégluti. Imperceptiblement, elle était tétanisée de terreur par ce regard noir et placide qui la sondait jusqu'au plus profond de son âme. - Les anges ne sont pas un problème, répéta-t-il. Ce sont les gens comme vous, qui sont des problèmes. Autant de problème que de gens. Mais il n'y a pas beaucoup de problèmes. Vous êtes seule, Josie. Vous êtes le seul problème dans un ciel parfait. Il soupira avec désinvolture, comme si l'envie de regarder le ciel l'avait soudain rendu léger et insouciant. Puis son regard se posa à nouveau sur elle, et il lui sourit. - Ne parlez pas aux anges, Josie. Les anges sont menteurs. Les anges n'existent pas. N'est-ce pas Josie? La vieille dame resta interdite un instant. Elle était terrifiée. Puis elle posa la tasse qu'elle faisait inconsciemment trembler, et acquiesça, lentement. - Vous voyez, vous n'êtes pas un problème Josie. Personne n'est un problème. Merci pour le thé. Il reposa sa tasse près de celle de la vieille dame, qui sursauta. Il lui sourit à nouveau, et la rassura d'une voix douce. - Je ne suis pas venu pour vous faire du mal, je suis de la radio. Je voulais juste faire disparaitre un malheureux problème. Le voila disparu. N'est-ce pas? Tremblante, la vieille dame acquiesça, et se leva, pour le raccompagner à l'extérieur. Il la salua, souriant, la regarda refermer sa porte, écouta le verrou s'enclencher. Puis il sorti une cigarette, l'alluma, savoura sa première bouffée de fumée épaisse et viciée. Il contempla la maison de la vieille dame, puis écrasa sa cigarette incandescente contre la porte. Se fut alors soudain la maison tout entière qui s'embrasa, en moins d'une seconde, les murs furent presque désintégrés par les flammes gigantesques et féroces. Le pas tranquille, il s'en retourna, s'éloigna du brasier infernal en se répétant à lui-même, satisfait. - Voila le problème disparu. Il poursuivit sa route, venant de décider qu'il rentrerait à pieds, profitant de l'air doux de la nuit qui tombait. Bonne nuit, chers auditeurs. bonne nuit.