Battant l'air de sa queue rousse et touffue, Dr Giggleswick contemplait la flaque de sang poisseux qui progressait sur le carrelage de la cuisine, imbibant lentement ses croquettes renversées.
Il était fort contrarié.
Alors qu'il avançait son auguste truffe rose pour renifler une croquette (sait-on jamais, elle pourrait encore avoir un goût acceptable) un spasme traversa le corps de l'homme gisant au sol, et fit reculer le matou. Celui-ci feula, plus pour la forme que pour réellement s'imposer ; plus besoin d'intimider ce bonhomme-là, il n'en avait plus pour longtemps. Il était juste profondément regrettable qu'il ait poussé le vice jusqu'à mourir dans les croquettes éparpillées et désormais sanglantes de Dr Giggleswick, car c'était justement la faim qui l'avait amené à rebrousser chemin en pleine chasse. Ça, et les coups de feu étouffés qu'il avait entendus depuis la terrasse. Ils lui avaient rappelé qu'il était bientôt l'heure de la pâtée, aussi avait-il abandonné la chaleur estivale et la petite friture qu'étaient les insectes du jardin pour se précipiter vers sa chatière, près de laquelle papa ne manquerait pas de servir, ou de faire servir par un sous-fifre, une délicieuse assiette de pâtée bien juteuse.
Dr Giggleswick se mit à arpenter mollement la cuisine en miaulant. Il arrivait que cela suffise pour faire accourir quelqu'un qui s'empressait de le nourrir, pour ne pas s'attirer les foudres de papa. La maison était grande et grouillait toujours de ces gens en costume qui sentaient la peur, le cuir de voiture et les billets de banque.
Il n'y avait aucune boîte de croquettes ni de pâtée à l'horizon. Constatant que personne ne se précipitait pour le servir, le gros chat contourna avec morgue la flaque de sang tiède et le corps désormais sans vie d'où elle s'écoulait. Il traîna quelques instants dans le couloir, humant l'air chargé de sang et de poudre de revolver avec un soupçon de détergent à la pêche, puis trottina vers la porte de la cave. Lorsque papa ne répondait pas à ses appels, papa était très probablement à la cave. Cette fois, Dr Giggleswick ne se laissa pas surprendre en route et griffa allègrement la main que tendit vers lui un inconnu qui gisait, désarticulé, dans l'escalier. Dans la cave au béton régulier et impeccable se trouvaient plusieurs corps, dont beaucoup qui étaient ceux d'hommes que Dr Giggleswick n'avait jamais vus de toute sa courte existence de chat de salon. L'odeur métallique du sang l'excita au point de lui faire remuer la queue nerveusement de droite à gauche. Impossible de sentir correctement. Tous ces corps qui jonchaient le sol, papa se trouvait-il parmi eux ? Comme la maison lui appartenait, son odeur était partout, un parfum rare qu'il utilisait tous les matins, une senteur musquée et boisée à la fois, avec un léger soupçon de menthe. Dr Giggleswick slaloma entre les chaînes d'acier et leurs attaches incrustées dans le sol pour aller examiner chaque cadavre – à son grand soulagement, il n'y trouva pas celui de papa. Il ne se trouvait pas non plus dans la pièce attenante, qui était déserte. Le chat ne s'y attarda pas, elle ne contenait qu'un bureau et un gros coffre glacial sur lequel il était tout à fait désagréable de s'installer. De toute façon, il n'était pas là pour se reposer mais pour trouver papa, qui pourrait ensuite lui servir une grosse assiette de sa pâtée tant attendue.
Au moment de remonter, il attendit quelques secondes embusqué à l'angle de l'escalier, tendu comme un arc, ses pupilles dilatées. L'homme dans l'escalier remuait. Avec une vigueur qu'un œil extérieur n'aurait pas crue possible pour un chat de la rondeur de Dr Giggleswick, celui-ci jaillit de derrière le mur comme un diable de sa boîte, remonta les escaliers en flèche et bondit finalement sur le dos du mourant en lui arrachant un borborygme, pour achever sa course à l'autre bout du couloir, tout en haut.
Soulagé de s'en être sorti sans encombre, il prit le temps de s'asseoir pour lécher avec application le pelage encore dressé sur son dos. Cela lui permit de se reprendre et de tendre l'oreille. La maison était presque complètement silencieuse. Même les gens qu'il avait vus ligotés dans la salle de bain en passant ne faisaient presque aucun bruit. On n'entendait que quelques gémissements irréguliers, et un bruissement inhabituel à peine perceptible, masqué par le tic-tac de la grande horloge du salon et le ronflement discret des ventilateurs. Intrigué, Dr Giggleswick se laissa guider par ce curieux son. Posant un coussinet prudent devant l'autre, il se laissa guider jusqu'au salon.
CZYTASZ
La pâtée de Dr Giggleswick
Krótkie OpowiadaniaDr Giggleswick s'impatiente. Où est papa ? Et sa pâtée ? Et maudits soient ces hommes en costume qui agonisent dans la maison et l'empêchent de trouver papa...
