Cette sensation d'envol

130 17 38
                                        

Une pilule, puis deux. Seb sentait la capsule glisser difficilement dans sa gorge.

Il ferma les yeux. Ça allait commencer. Il s'effondra dans le canapé défoncé du pauvre studio qu'il squattait avec quatres autres malheureux aussi shootés que lui.

Les sons, d'habord.
Ça y etait. Plus doux, ennivrants. Les aigus piquaient sur sa langue, les graves pulsaient sous sa peau. Une note dansait devant des yeux.
Il roula sur le côté, et tomba au sol. Il était dur, ce sol. Dur comme... Bah un sol. Ouaip. Ça c'etait un sol dur comme du sol !

Il entrouvrit les paupières.
Les couleurs. Enfin. Elles revenaient. Elles tourbilonnaient, dansaient, illuminaient les murs mornes, ternes et délabrés des immeubles aux alentours.

La vie aussi était morne, terne et délabré. Et tordue.
Enfin peut être. Il ne savait plus vraiment, et il n'avait pas vraiment envie de se souvenir.
Il sentit deux bras le porter jusqu'à un truc mou, et glisser sur ses flancs. Mou comme... Un truc mou. Il tourna la tête.
Un tigre violet le regardait par la fenêtre. Et la fenêtre souriait. Pourquoi elle souriait, elle ? Aucune idée, a moins que ça soit de la faute de l'abeille qui dansait sur son épaule en réclamant du kiwi. Allez savoir pourquoi.

Le réfrigérateur était trop loin de toute façon. Et il n'avait pas de kiwi. Et même si il en avait, il le garderait pour lui... Égoïste ce frigo. Il ne voulait jamais partager.

Seb secoua sa main devant ses yeux. Il avait...... Oui c'est ça. Un....Deux....Six....Trois.... Neuf doigts. Tout était en ordre, donc. À part peut être la luciole qui rendait fluorescente sa peau en dessinant des formes psychédéliques dessus.

Il ferma le poing, et elle disparut. Comment s'appelait-il déjà? Il avait un nom ? Quelle chose étrange...
Seb. Oui, c'est ça.
Seb. C'était son Nom. Qu'on lui avait donné quand il était chiard.
Seb, ça rimait avec.... Patinoire. Ou polochon.

Il se mit à rire, rire très très fort. Très longtemps. Très treusement. Traîtreusement. Héhé. Un rire traitre ? Un rire Judas... Ça serait drôle. Peut être que les apôtres étaient des tous rires, et les autres.... Des fourmis. Oui, forcément. Parce que les fourmis c'est rouge. Logique voyons. Pourquoi il n'y avait pas pensé plus tôt ?

Oh, bordel. Il se redressa, ou cru se redresser.
Un arbre poussait à ses pieds, maintenant. Il ondulait, ses branches et son tronc sortaient du sol.

Ou....Du plafond. Puis il disparut dans un petit "plop". Il devait être timide.

Seb luttait pour ne pas s'endormir. Il ne voulait pas retourner dans ce monde de fous qui était dans sa tête. Il voulait rester avec l'abeille fluo qui réclamait du kiwi ! Ça c'était normal. Délicieusement normal.
Il ferma les yeux.
Il ne voulait pas quitter ce monde là en s'endormant...
Mais... c'est surtout parce qu'il savait que quand il sortirait de ce sommeil, il ne se souviendrai plus de rien. Et il serait encore seul.
Tout seul. Et triste.
Il ne voulait pas être tout seul. Ni triste.

Sa sœur lui avait dit. A l'époque où elle avait essayé de le sortir de sa merde. Avant de laisser tomber. Elle lui avait crié dessus. Pleuré, aussi. "Ça sert à quoi de vivre des expériences incroyable si tu n'en a aucun souvenir après ? Sur le moment, c'est un plaisir fantastique, mais après, si tu l'oublie, quelle importance.
Es-ce que ça vaut le coup ? De te détruire, comme ça, juste pour courrir après des mirages ? Arrête de fuir"
Il s'était posé la question. Vu qu'on vit sans cesse par rapport au passé..... Ça valait le coup ? Et puis, es-ce que ce corps avait la moindre importance, de toute façon ?

Le problème de cette merde de cacheton, c'était qu'il n'oubliait qu'en partie. Sinon, ça serait simple d'arrêter.
Il oubliait les sensations, le bonheur factice qu'il ressentait. Puis il oubliait la à quel point c'était douloureux, quand il se réveillait...
Quand il se réveillait​ encore plus seul, misérable et pathétique. Avec un gros manque dans le ventre.
Boom, la chute.
Mais il gardait cette impression de manque, justement. Il ne gardait que ça. Pas l'euphorie, pas la joie idiote et chimique à coups de petites molécules nocives.
Ce vide qui se creusait de plus en plus, à chaque dose de pilules. Sauf que c'est ce vide qu'il essayait de combler avec ces putains de cachets.
Un connard de cercle vicieux, voilà ce que c'était.

Une fausse porte de sortie, de la poudre aux yeux pour détourner le regard d'autre chose.
Sauf que le choix de la facilité n'a que ça pour lui. Ça n'apporte rien de plus que la facilité, justement. C'est pas rentable.

Mais Seb savait qu'il reprendrait ces pilules. Une fois. Deux fois. Et combien d'autres fois encore ?
Sûrement une infinité. C'est comme boire quelque chose de sucré quand on a soif. Ça donne encore plus soif, et la sensation de fraîcheur est bien trop éphémère comparé à la sécheresse qui t'arrache la gorge. Mais tu en reprends quand même, pour ces deux secondes d'illusion.
Jusqu'a mourir désidraté.
Pathétique.

Pathétique, mais tellement commun. Seb n'etait qu'un parmis tant d'autres. Qui pouvait lui en vouloir ? Il souhaitait juste retrouver cette sensation d'envol, même si ça voulait dire s'écraser juste après sur le sol. Le sol dur.... Si dur et si réel.
En espérant, un jour, ne pas retomber.

Il paraît que la folie c'est de refaire chaque jours les mêmes gestes, les mêmes choses, et espérer que les choses changent.

Dans ce cas, Seb était fou. Mais quelle importance ? Le monde marchait​ sur la tête. La folie n'est qu'une notion abstraite, et les saints d'esprit ne le sont pas plus que le pauvre gars en service psychiatrique.
Ce ne sont, en fin de compte, peut être que des barrières. De ce qu'on décide ou non de considérer comme la norme.
Fou ou pas fou, qu'elle importance. On s'en Fout. On se drogue, on se tue, on recommence.

Pour cette sensation d'envol avant de toucher le sol.

Ce Sentiment D'envol, Avant De Toucher Le SolStories to obsess over. Discover now