1

65 12 6
                                        

                                                       -2176-
Raconter sa vie était quelque chose de complètement narcissique et inutile à mes yeux. Voilà pourquoi lors de ces longues et ennuyeuses conférences qu'organisait mon père et auxquelles il m'obligeait à assister, je sortais discrètement une feuille et un crayon, et commençait à dessiner distraitement, tout d'abord des lignes abstraites, puis des formes, des motifs, des visages, des lieux. Des lieux qui me venaient en tête, comme d'anciens souvenirs, et mon crayon, guidé par ces images me hantant la tête, traçait, coloriait, remplissait cette feuille.
Le dessin, selon mon père, est inutile. Il préfèrerait que je m'amuse en découvrant des nouvelles formules mathématiques, en faisant des expériences qui feraient ''avancer le monde''. Par contre, le dessin est une des seules choses m'ayant permis de m'accrocher à ce monde, malgré ce qu'il est devenu. Un monde où les nouvelles n'annonçaient même plus tous les attentats qui se passaient sur Terre tellement il y en avait. On n'y pense presque plus, c'est devenu quelque chose de complètement naturel, ces milliers de morts font partis du quotidien.
Avec du recul, je me rends compte que nous nous approchons de la fin. Cette fin que nous redoutons tous, mais ça arrivera, très bientôt même. Peu osent l'admettre, mais à force, nous ne pouvons espérer un retournement de situation. Les maisons sont vides, nous ne sommes plus que quelques centaines sur Terre.
Certains essaient de trouver des solutions, le cas de mon père, lui et ses conférences. Les gens s'accrochent à ses paroles, ses espoirs, ses rêves.
Mais plus rien ne nous sauvera. Plus rien, sauf nous. Mais nous, habitants de la Terre, ne sommes devenus que de vulgaires créatures, errant dans les rues, espérant un changement, quelqu'un, la paix. Ne comprennent-ils pas ? Personnes ne viendra les sauver. Ces héros que l'on peut voir dans les livres qui ont résisté aux guerres ne sont que des personnages créés de toutes pièces, inexistants.
Et plus rien ne pourra nous sauver de la fin.

-Merri !
Je lève la tête et cache rapidement mon dessin avec mon sac. La conférence était finie, et mon père est devant moi, sûrement pour me demander ce que j'en ai pensé.
-Lève-toi vite, nous allons chez les Rollenn pour souper, dit-il.
-Vraiment ? , dit-je en haussant un sourcil, une pointe de moquerie dans la voix. Pourtant, nous ne sommes allés chez personne depuis plusieurs années.
C'est d'ailleurs le cas de presque tout le monde. Les gens n'ont déjà pas assez de nourriture pour satisfaire leurs besoins, ils n'invitent pas à souper en plus.
-Oui, mais aujourd'hui, nous avons quelque chose à fêter. Isabelia attend un enfant.
-Oh. C'est bien, depuis le temps qu'elle en voulait un. Mais elle n'aura pas plus de nourriture à nous offrir, tu l'as dit, elle attend un enfant. C'est beaucoup de dépenses.
-Chérie, je crois vraiment qu'Isabelia et Joys seraient contents de nous accueillir ce soir.
-Je ne dis pas le contraire, seulement, il serait mieux pour eux de garder leurs biens. Si tu veux y aller, vas-y, mais je rentre directement à la maison. Je suis fatiguée de toute façon.
Il hésita un moment avant de répondre.
-Bien. Je leur dirai que tu ne tapes pas la forme. Fais attention à toi.
Je lève les yeux au ciel, avant de commencer à marcher, le laissant derrière moi.
-Merri ?
Je me retourne.
-Comment as-tu trouvé la conférence, aujourd'hui ?
Habituellement, je lui dis ce que je pense, et nous débâtons durant plusieurs minutes avant de lâcher prise les deux, sachant que l'autre est têtu comme une mule. Mais aujourd'hui, je ne suis vraiment pas d'humeur.
-Ce n'est pas comme ça que le monde changera, lui dit-je simplement en recommençant à marcher et lui faisant un signe de la main pour lui dire au revoir.
-Ce n'est pas en critiquant la méthode de faire des autres et ne pas agir qu'il va changer non plus, l'entendis-je crier derrière moi avant de tourner le coin de rue.
Ce n'est pas en ne faisant rien que le monde changera, j'en suis bien consciente. Mais seule, je ne peux malheureusement rien y faire. La seule façon serait de trouver quelqu'un d'accord avec mes propos. Mais il semble que personne ne pense comme moi, ce ne sera donc pas chose facile.

Renaissance Stories to obsess over. Discover now