Stratégie Gastronomique

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— Qu'est-ce que vous croyez qu'il prépare ? bredouilla le commis.

L'officier Talleyrand haussa les épaules. Les boucles de sa perruque argentée voletaient sous la soufflerie de la climatisation. Le profil aquilin, faussement stoïque, il se tenait sur le pont d'observation du Chaudron, vaisseau-cuisine de la flotte amirale. Puisqu'on pouvait se passer de lui, le pâtissier en chef profitait de ce temps libre pour jeter son dévolu sur la soupe étoilée de l'espace. Le spectacle de ce soir avait du goût. Un nuage d'astéroïdes d'un genre tout particulier avait élu domicile autour de la Terre. Sur la baie en verre blindé, des messages d'alerte en provenance de la planète bleue défilaient inlassablement. Les terriens expérimentaient les dégâts à coup de secousses et de saupoudrage météore. Le danger était avéré, aussi la flotte rattachée au système solaire préparait-elle une offensive.

— On dirait un croquembouche, ajouta le jeune, ébahi.

L'officier Talleyrand leva les yeux au ciel.

— Ne dites pas de sottises, Piquett. Rappelez-moi plutôt la définition d'une pièce montée.

— C'est une pyramide de choux, chef ! Des choux garnis de crème fouettée ou de crème pâtissière, superposés et recouverts par un sirop de caramel.

— Bien. Vous voyez du caramel quelque part ?

— Non, chef, mais...

— Ou de la crème ?

— Non, chef. Les choux étant fourrés, même si on le voulait, on ne pourrait pas la voir.

— Très juste. Mais reconnaissez que vos « choux » sont plutôt allongés. Et pour la pyramide, vous admettrez qu'elle n'a rien de pyramidal.

— Si vous me permettez, chef, le cône est un peu de traviole, mais...

— Ça n'a rien d'un cône, Piquett !

L'officier soupira, excédé. Le commis faisait quelquefois appel à des comparaisons qui le déconcertaient. Si l'ennemi avait été surnommé « le chapelet » par les militaires, c'est que sa forme rappelait la charcuterie, et non la pâtisserie. Son assemblage faisait étrangement écho à celui de saucisses de boucherie empilées. Et puis qui pouvait imaginer une œuvre sucrée comme une chose aussi vindicative ? L'alarme stridente du vaisseau retentit : l'attaque de la flotte était imminente.

Les vaisseaux se positionnèrent à distance adéquate du nuage d'astéroïdes, chaque proue alignée sur sa cible désignée. De leurs canons surgirent alors des myriades de billes aux reflets métalliques, pas plus grosses que des cristaux de sucre glace. Elles fusèrent à la vitesse de la lumière et percutèrent la structure rocheuse de plein fouet, à des endroits jugés stratégiques. S'il avait osé remuer les lèvres une nouvelle fois, le commis aurait souligné que le découpage était mené de façon traditionnelle, à savoir entre chaque chou de la pièce montée – qui n'avait définitivement rien d'une pièce montée, se serait offusqué Talleyrand.

Dans le silence de l'espace, les explosions simultanées produisirent des tonnes de miettes brunes qui vinrent brouiller la vue des spectateurs. On retint son souffle. Puis, lorsque la poussière se dispersa enfin, la scène dévoilée provoqua des exclamations sur le pont d'observation du Chaudron. Une partie des astéroïdes s'était bien séparée de la masse, mais seulement pour migrer jusqu'au satellite naturel le plus proche et reformer une structure de taille plus modeste. Désormais, la Terre et la Lune se trouvaient chacune entourée d'un amalgame de roche veinée d'ambre. De nouveaux messages paniqués affluèrent sur la baie d'observation. L'officier Talleyrand se mordit les lèvres : sa mère l'attendait sur la Lune. Chaque année, il lui rendait visite afin de lui concocter son gâteau d'anniversaire. Si cette histoire n'était pas très vite réglée, il n'y aurait sans doute plus aucun anniversaire à célébrer.

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