Vide-poches

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Le soleil déclinait lentement, loin sur l'estuaire. Son reflet aux mille teintes orangées se fondait aux vaguelettes qui venaient lécher les barques de plaisance et les quelques flettes amarrées pour la nuit. Les étals à poissons avaient fermé, une poignée de mouettes faisait le ménage secondée par cinq ou six bambins affamés. Saint-Cyriac s'apprêtait à revêtir son manteau de nuit. Les badauds, de riches bourgeois de Royanel, avaient disparu. Ils étaient remontés depuis un moment déjà vers le centre bourg où ils s'étaient certainement installés en terrasse du « Bon Sieur ». L'auberge, qui faisait face à l'église, recevait invariablement tous les estivants de la grande ville.

Vide-Poches remontait lui aussi vers le centre. Mains enfoncées dans son pantalon troué, la chemise défaite et le béret de travers, il avançait la tête basse. De ses pieds nus, il foulait le sol avec humeur. Sur sa figure de gosse, bleuissait un hématome gros comme le poing de La Brute. Le gamin soupira. Il avait faim. Les autres étaient en train de se remplir la panse, eux, alors qu'ils n'avaient pas fait meilleure recette que lui ! Mais il était le meilleur dans son domaine et avait compris à ses dépens qu'aux meilleurs on demande toujours le plus. Qu'importait si tous les jours il garnissait les casquettes des plus petits avec une partie de ses gains pour leur éviter une correction. Ce soir, tout le monde avait baissé les yeux et s'était lâchement détourné de lui lorsque La Brute avait constaté qu'il avait ramené si peu d'argent. Et il l'avait renvoyé, sans manger, le sommant de ne pas reparaître devant lui sans une douzaine d'escarcelles pleines !

Mais enfin, était-ce sa faute à lui si, ces temps-ci, les bourses des bourgeois étaient moins bourrées ? Il vidait les poches, mais il ne pouvait rien faire pour qu'elles contiennent plus qu'elles n'avaient, il ne prenait pas sa commission au passage comme le sous-entendait La Brute.

Tout à ses pensées, le petit voleur arriva en haut du village. En contrebas, la vue était à couper le souffle, le soleil en sang finissait de se noyer dans les eaux saumâtres du delta. Mais il n'en avait cure. Son estomac criait famine, sa pommette hurlait vengeance et tout son être n'aspirait qu'à l'évasion. Soudain, une détonation retentit, quelques rues plus loin. Trois adolescents le dépassèrent en courant :

« Vite, le spectacle commence ! »

Le détrousseur en culotte courte laissa un sourire de garnement illuminer son visage. Là où il y avait spectacle, il y avait foule occupée et bourses mal surveillées. Il emboîta le pas des trois garçons et se dirigea vers l'Église Sainte-Gemme. Les derniers pétards avaient explosé, deux petites fusées roses avaient jailli au-dessus du public muet, dans l'expectative fébrile d'un miracle à venir. Vide-Poches ne voyait rien d'où il était, mais la musique le subjugua tout autant que l'atmosphère lourde et les odeurs de poudre, de graisse et d'huile brûlée qui lui chatouillaient le nez.

Le garçon opérait toujours de la même manière. Il passait un long moment à observer les badauds, repérait ses proies, choisissait dans quel ordre il les délesterait du contenu de leurs poches, évaluait les risques, prévoyait sa fuite. Mais ce soir, il commencerait par se frayer un passage jusqu'au premier rang. Il voulait voir la troupe. Et puis, l'animation lui permettrait peut-être d'oublier son ventre vide.

Lorsque le fouet retentit, et que la lumière éclata, Vide-Poches était aux premières loges. La musique se tut, un silence oppressant recouvrit l'assemblée. Face à lui, une déesse tatouée de glyphes oranges et rouge se tenait, les paumes tournées vers le ciel, les yeux fermés, un pot de feu posé sur la tête. Derrière elle, l'église se parait de bleu, de vert et de jaune à mesure que les petits récipients au sol renvoyaient leurs éclats sur ses murs. Quel sortilège pouvait ainsi changer la couleur des flammes ?

Sur le côté droit, Vide-Poches aperçut une gamine de quelques années son aînée, qui préparait du matériel, trempait des lanières de cuir dans diverses substances colorées. De l'autre côté, se tenait l'homme au fouet. Impassible, terrifiant. Il était vêtu d'une toge noire, comme celles des ecclésiastiques, mais sans le petit carré blanc au niveau du cou et ses cheveux étaient rasés à l'inverse de ceux des moines. Le bas de son crâne était nu et le reste de ses cheveux était tressé, remonté et noué en calotte au-dessus de sa tête pour un effet des plus étranges.

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