LA DÉCHARGE

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Je suis née dans la décharge de Mvog-Ada, à Yaoundé.

On ne m'a pas mise au monde. On m'a jetée. Comme on jette un sachet d'eau vide. Ma mère m'a laissée là-bas, au milieu des montagnes de sacs noirs, parce que ma peau lui faisait peur. Elle pelait. Elle tombait comme des écailles de serpent.

Je me souviens de l'odeur. Aujourd'hui j'ai vingt-sept ans, je vis dans des maisons qui sentent le parfum, mais je n'ai jamais oublié cette odeur. À 5h du matin, ça te gifle. Ça ne sent pas juste la poubelle. Ça sent le poisson pourri de la veille, les couches des bébés des quartiers riches de Bastos, l'huile de moteur qu'on brûle, le plastique qui fond. Ça entre dans ton nez, ça entre dans tes vêtements, ça entre dans ton âme. Même quand Mama Jeanne me frottait avec de l'eau et du savon, je sentais encore la décharge sur moi.

Mama Jeanne. C'est elle qui m'a ramassée. C'est elle qui m'a donné ce grand voile noir. "Cache-toi, Awa," elle me disait. "Le monde n'est pas prêt pour ton visage." Alors je me cachais. J'étais toute petite sous ce voile trop grand pour moi.

Je passais mes journées assise par terre, à fouiller les sacs. C'était mon école. Mes mains apprenaient à reconnaître ce qui se mangeait. Ce jour-là, j'avais trouvé trois beignets durs, couverts de fourmis. J'ai enlevé les fourmis une par une. J'ai soufflé dessus. Et je les ai mangés très vite, avant que les gros chiens de la décharge arrivent. Ils étaient plus forts que moi. Ils avaient plus le droit de manger que moi.

Sous mon voile, ma peau me brûlait. Pas comme le feu. Comme des milliers d'aiguilles qui grattent de l'intérieur. La nuit, je me griffais jusqu'au sang. Le matin, je retrouvais des petits morceaux de ma peau sur mon pagne. Les autres enfants du marché me lançaient des cailloux et criaient : "Serpent ! Va-t'en, serpent !"

Je regardais les autres filles de mon âge passer sur la route en haut, avec leur uniforme d'école bien repassé, leurs nattes avec des perles qui brillent. Moi, je n'avais pas de perles. Je n'avais même pas de cheveux, je m'étais tout rasé parce que ça me grattait trop.

Aujourd'hui j'ai vingt-sept ans. Aujourd'hui les hommes se retournent sur moi dans la rue. Aujourd'hui on m'appelle belle. Mais quand j'écris ces lignes, je sens encore la petite fille de Mvog-Ada qui tremble dans le noir, qui a faim, qui a honte d'exister.

C'est pour elle que j'ai dit oui à 3h du matin.

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