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Prologue

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Il faut que vous voyiez l'endroit avant que tout s'effondre. C'est plus drôle, croyez-moi, de connaître le décor avant le carnage. Comme de visiter une belle maison juste avant l'incendie : on apprécie mieux les boiseries.

Le domaine s'appelle La Roumanière, ce qui ne veut rien dire mais sonne bien sur un faire-part, et c'est précisément à ça que servent les noms, dans ce monde-là. Il est posé sur une colline du Lubéron, à l'écart de tout, au bout d'un chemin privé bordé de cyprès qu'un jardinier taille au cordeau trois fois l'an, parce qu'un cyprès mal peigné, paraît-il, ça fait nouveau riche. Or les Adéhène ne sont pas nouveaux riches. Ils tiennent à cette distinction comme d'autres tiennent à la vie. Ils sont riches depuis assez longtemps pour avoir oublié comment on le devient, ce qui est la seule forme de richesse vraiment respectable, et assez peu longtemps pour le rappeler à tout le monde, ce qui est la seule forme de richesse vraiment vulgaire. Ils cumulent. C'est une famille qui cumule.

Tout autour, des champs de lavande peignés eux aussi, et des oliviers centenaires qu'on a fait venir d'ailleurs à prix d'or pour qu'ils aient l'air d'avoir toujours été là ; ce qui résume assez bien la philosophie de la maison : payer très cher pour paraître naturel.

La piscine à débordement donne sur la vallée, l'eau se confond avec le ciel, et l'on a dépensé pour cet effet une somme qui nourrirait un pays du tiers monde pendant une décennie, détail dont personne ici n'a jamais eu l'indécence de s'embarrasser. La terrasse est en pierre de Bourgogne. Les volets sont d'un gris très étudié, un gris qu'on ne trouve pas en magasin, un gris qui a un nom et un décorateur. À l'intérieur, c'est le même théâtre : des meubles anciens et des tableaux qu'on n'a pas choisis pour ce qu'ils représentent mais pour ce qu'ils valent, des livres reliés que personne n'ouvre, et partout cette odeur de cire, de fleurs fraîches et d'argent qui est l'odeur même des maisons où l'on n'a jamais eu peur de rien.

C'est beau. Il faut le reconnaître, c'est objectivement, insolemment beau. Et dans quelques heures, autour de la grande table de cette maison parfaite, une femme va prononcer une phrase qui réduira tout cela en cendres. Pas les murs, non. Les murs tiendront. Ce qui va brûler ne se voit pas sur les photos de magazine. Mais ça brûlera mieux que le reste, et plus longtemps.

Cette femme, c'est Solène. Retenez bien ce nom, parce que c'est l'un des seuls, dans cette famille, qui mérite qu'on s'en souvienne.

À l'heure où je vous parle, elle traverse la salle à manger d'un pas vif, une paire de ciseaux à la main, et elle recoupe pour la troisième fois la hauteur des bougies. Solène a soixante-trois ans et n'en paraît pas un de plus que ce qu'elle a décidé de paraître, c'est-à-dire cinquante-cinq, parce que chez elle même le temps obéit. Elle est belle d'une beauté qui n'a rien à voir avec la jeunesse, cette beauté terrible des femmes qui ont cessé de plaire pour commencer à régner. Elle porte une robe sombre, simple, qui a coûté le prix d'une voiture, et elle se déplace dans sa maison comme un général inspecte un champ de bataille la veille, en vérifiant que chaque chose est exactement à sa place pour le massacre du lendemain.

- « Jacques ! » dit-elle sans se retourner. « Les bougies ou les fleurs. Tu choisis, on ne peut pas avoir les deux, ça fait enterrement. »

Au fond de la pièce, dans un fauteuil roulant qu'on a poussé près de la fenêtre pour qu'il profite de la lumière déclinante, Jacques Adéhène ne répond pas tout de suite. Il fut, en son temps, un homme qu'on ne faisait pas attendre. Un de ces patriarches dont la voix faisait baisser les fourchettes, qui régnait sur ses chantiers et sur ses enfants avec la même brutalité, et dont le simple raclement de gorge, à table, suffisait à faire taire une assemblée de douze personnes. 

C'était il y a longtemps. La maladie a fait de ce tyran une chose pâle et silencieuse, calée dans des coussins, qui regarde sa femme s'agiter avec, dans les yeux, ce qui reste quand on a tout perdu sauf la lucidité. On ne sait jamais très bien, avec Jacques, s'il approuve ou s'il subit. Lui non plus ne le sait peut-être plus.

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