Le banc de l'ombre

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La pluie n’était pas une averse franche, de celles qui purifient l’air et forcent les gens à courir en riant. C’était un crachin tenace, une brume épaisse et froide qui collait aux vêtements et rendait le monde monochrome. À dix-sept ans, Arthur avait l’impression que sa vie entière ressemblait à cette météo : une existence en sourdine, sans contrastes, où il n’était qu’une silhouette floue parmi d’autres.
​Il était assis sur son banc habituel, celui qui faisait face au vieil étang du parc municipal. Le bois était trempé, l’humidité traversait déjà son jean, mais il ne bougeait pas. Pourquoi le ferait-il ? Chez lui, le silence était plus lourd que cette pluie. Ici, au moins, il y avait le bruit des voitures au loin et le battement des ailes des pigeons.
​Arthur était ce que l'on appelle un "invisible". Au lycée, les professeurs oubliaient son nom en rendant les copies. Dans les couloirs, les autres élèves le bousculaient sans s'excuser, non par méchanceté, mais parce qu'ils ne le voyaient tout simplement pas. Il était devenu un expert en camouflage social, se fondant dans les murs, les bras croisés sur son vieux sac à dos qui contenait son unique trésor : un carnet de dessins et de textes raturés.
​Il sortit le carnet, protégeant les pages de sa main pour éviter que les gouttes n'effacent l'encre. Il griffonna quelques mots, une pensée sur la transparence, sur l'envie de crier sans que personne n'entende.
​Soudain, le banc vibra. Quelqu'un venait de s'asseoir à l'autre extrémité.
​Arthur se figea. Habituellement, personne ne choisissait un banc mouillé quand il restait des places sous le kiosque à musique. Il risqua un regard en coin.
​C’était un garçon. Il devait avoir son âge, dix-sept ans tout au plus. Il portait une veste en jean trop large pour lui, totalement imbibée d’eau, et ses cheveux sombres, collés par l'humidité, lui retombaient sur les yeux. Contrairement à Arthur qui essayait de se faire petit, ce garçon semblait occuper l'espace avec une aisance naturelle, presque insolente.
​— « Pas l'idéal pour écrire, non ? » lança le garçon d'une voix éraillée.
​Arthur sursauta. Il regarda autour de lui, persuadé que l'inconnu s'adressait à quelqu'un d'autre derrière lui. Mais il n'y avait personne.
​— « Tu me parles ? » bégaya Arthur, la voix rouillée par le manque d'usage.
​Le garçon tourna la tête et sourit. Un sourire franc, un peu de travers, qui semblait défier la grisaille ambiante. Ses yeux noirs étaient perçants, mais ce n'était pas le genre de regard qui jugeait. C'était le genre de regard qui voyait.
​— « Bah, je ne vois pas d'autres écrivains publics dans le coin, » plaisanta-t-il en désignant le carnet. « Je m'appelle Léo. »
​Arthur referma brusquement son carnet, le serrant contre sa poitrine.
— « Arthur. »
​— « Enchanté, Arthur. Tu dessines ? Ou tu écris des poèmes pour maudire la pluie ? »
​Il y avait une sincérité désarmante dans sa voix. Léo ne se moquait pas. Il était curieux. Pour la première fois depuis des années, Arthur avait l’impression de ne plus être invisible. Ce garçon venait de briser la vitre qui le séparait du reste du monde.
​— « Un peu des deux, » répondit Arthur, se détendant imperceptiblement. « Ce sont juste des pensées. Pour ne pas les oublier. »
​Léo hocha la tête, les yeux fixés sur l'étang.
— « Je comprends. Moi, quand je ne veux pas oublier quelque chose, je le mets en musique. Enfin, j'essaie. Je passe ma vie sur le vieux piano de ma grand-mère. C’est un instrument capricieux, il désaccorde mes émotions, mais c’est le seul qui m’écoute vraiment. »
​Arthur sentit une pointe d'intérêt piquer sa curiosité.
— « Tu joues du piano ? »
​— « Ouais. Depuis que je suis gosse. Mais le classique, ça me gonfle. Je cherche des sons qui grincent, des trucs qui ressemblent à ce qu'on a dans les tripes. Et toi ? Tu ne fais qu'écrire ? »
​Arthur hésita. Son secret lui brûlait les lèvres. Personne ne l’avait jamais entendu, à part les murs de sa chambre quand ses parents étaient sortis.
— « Je chante... enfin, j'essaie aussi. Dans ma tête, ça sonne bien. Dans la réalité, je ne sais pas. Personne n'a jamais écouté. »
​Léo se tourna complètement vers lui, ignorant l'eau qui coulait de sa veste sur ses genoux.
— « Personne ? C'est un crime, ça. La voix, c'est l'arme la plus pure qu'on ait. »
​Ils restèrent là, sur ce banc trempé, à discuter pendant ce qui sembla être des heures. La conversation glissa de la pluie aux disques qu'ils aimaient, de l'ennui du lycée à ce besoin viscéral de créer quelque chose de vrai. Arthur se surprit à parler plus qu'il ne l'avait fait en un mois. Il raconta son amour pour les voix écorchées, pour les textes qui ne font pas de concessions. Léo, lui, parla de la résonance des touches de piano, du plaisir de trouver l'accord parfait qui fait vibrer la cage thoracique.
​Le monde autour d'eux continuait de s'agiter, les gens passaient avec leurs parapluies, pressés de rentrer, jetant parfois un regard distrait vers ces deux adolescents immobiles sous l'ondée. Mais pour Arthur, le décor avait changé. Le parc n'était plus un lieu de solitude, c'était devenu une scène de théâtre où deux solitudes venaient de s'entrechoquer.
​— « Tu sais, Arthur, » dit Léo en se levant finalement, ses vêtements pesant une tonne d'eau. « On ne s'est pas rencontrés sur ce banc par hasard. Enfin, si, peut-être. Mais ce serait idiot de s'arrêter là. »
​Il fouilla dans sa poche et sortit un bout de papier un peu froissé, épargné par miracle de l'humidité, sur lequel il griffonna une adresse.
​— « Viens chez moi demain après les cours. Mon piano a besoin d'entendre ta voix. Juste pour voir. »
​Arthur prit le papier, ses doigts effleurant ceux de Léo. Une décharge de réalité le traversa. Léo lui fit un petit signe de la main avant de s'éloigner d'un pas léger, comme s'il marchait sous le soleil.
​Arthur resta seul sur le banc. La pluie tombait toujours, mais le gris lui semblait moins terne. Il regarda le papier, puis son carnet. Pour la première fois, il n'avait plus envie de se cacher. Il avait été vu, entendu, et soudain, le silence de la ville ne lui faisait plus peur.

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