Leksia
Je n'ai jamais aimé les foules.
Ce n'est pas nouveau, pas un caprice du moment. C'est un sentiment qui colle à ma peau depuis aussi longtemps que je me souvienne. Il y a quelque chose dans la proximité des corps, le bruit des conversations qui s'entremêlent, qui me paralyse. Comme si chaque regard croisé, chaque sourire, était une menace, un jugement silencieux. La plupart des gens semblent à l'aise dans ces environnements, mais pour moi, c'est étouffant. Trop d'yeux, trop d'attention, même si ce n'est qu'une illusion.
C'est pour ça que je me suis enfuie si loin. Pas littéralement, bien sûr. Mais assez loin pour que personne ne me retrouve ici, pour que personne ne puisse relier la Leksia de cette nouvelle ville à celle d'avant. Celle qui s'est laissée briser.
Je m'installe toujours au fond des amphithéâtres, loin des regards. Je m'assure d'arriver tôt, de m'asseoir près de la porte, prête à fuir si la sensation d'oppression devient trop forte. Ici, personne ne me connaît. C'est ce que je voulais, non ? Partir de zéro, loin de tout ce qui me rongeait là-bas. Pourtant, même après un an, ce n'est pas aussi simple. On emporte toujours quelque chose avec soi, même si on essaye de le laisser derrière. Comme ces pensées qui me rattrapent sans cesse, ces souvenirs que je voudrais oublier.
Il y a des moments, des éclats du passé, qui reviennent me hanter quand je m'y attends le moins. Des visages, des mots. Un sourire, celui qui m'a fait croire... Je secoue la tête. Ce n'est pas le moment. Ce n'est jamais le moment pour ces souvenirs.
Aujourd'hui, c'est différent. Je suis censée être ailleurs, dans une ville où personne ne me connaît vraiment, et c'est exactement ce que je voulais. Mais je sens une tension étrange, une sorte d'appréhension que je n'arrive pas à expliquer. Ce matin, en sortant de mon studio, j'ai eu l'impression de trébucher sur un fil invisible, comme si quelque chose allait basculer. Une mauvaise sensation, du genre qu'on essaie d'ignorer mais qui persiste malgré tout.
Mes journées sont routinières, et je m'y suis accrochée comme à un filet de sécurité. Je me lève, je vais en cours, je mange seule - ou parfois avec Claire et Lucas - et je passe des heures dans la bibliothèque, mon sanctuaire. La bibliothèque est le seul endroit où je me sens bien. Le silence y est complet, un refuge où les gens ne s'approchent pas, où je peux disparaître entre les étagères. Ici, personne ne me regarde. Personne ne me juge. Et c'est tout ce que je demande.
Je parcours lentement les allées, laissant mes doigts effleurer les dos des livres, le papier granuleux des couvertures anciennes. Le calme, c'est tout ce dont j'ai besoin. Loin des souvenirs, loin des visages. Loin de lui.
Je m'arrête à cette pensée. Pourquoi suis-je encore hantée par ça ? C'est stupide. Ridicule. Je suis dans une nouvelle ville, dans une nouvelle vie. Mais parfois, c'est comme si la douleur se faufilait à travers les fissures de ma mémoire, comme un fantôme qui refuse de disparaître.
J'ai cru que changer de ville suffirait. Que m'enterrer dans les livres me guérirait de cette angoisse sourde, de cette peur constante. Mais la peur, elle, est plus tenace. On ne fuit pas si facilement. Même avec tous mes efforts, même après cette année passée à me construire un semblant de normalité, il suffit d'un instant pour que tout se fissure.
Un souvenir. Une image. Et voilà que la boule dans mon estomac revient, comme si je n'avais jamais quitté ce lycée, comme si je n'avais jamais fui ce regard... Je serre les dents. Il faut que j'arrête. Il faut que j'oublie. C'est terminé. C'est loin. Il n'a plus d'importance maintenant.
Je n'en ai parlé à personne. Pas à Claire, ni à Lucas. Ils savent que j'ai mes "fragilités", comme ils les appellent, mais ils n'ont jamais posé de questions. Et moi, je me garde bien de donner des réponses. C'est plus facile comme ça. Personne ne peut vous juger si personne ne connaît vos failles. C'est une règle d'or que j'ai apprise à mes dépens.
Je sors de la bibliothèque plus tard que prévu. Le crépuscule s'installe doucement sur le campus, et je longe les bâtiments avec une certaine précipitation. Le froid de la soirée commence à se faire sentir, mordant légèrement ma peau. Je m'arrête un instant, relevant les yeux vers le ciel qui s'assombrit, et pour une seconde, je me sens presque bien. Presque libre.
Puis je l'aperçois. Une silhouette, au loin, presque familière. Mon cœur rate un battement. Impossible. Je ne devrais pas m'inquiéter. Ce n'est rien. Ce ne peut pas être lui.
Je tourne rapidement les talons, mon souffle soudain plus rapide. Peut-être que ce n'est qu'une coïncidence. Peut-être que mon esprit me joue des tours. Peut-être.
Mais une partie de moi sait. Une partie de moi sent que quelque chose est en train de changer.
Et ça me terrifie.
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Entre les ombres du cœur
RomanceEntre les ombres du cœur Un triangle amoureux où passé et présent s'entrechoquent dans une lutte silencieuse. Leksia pensait pouvoir échapper à son passé en quittant sa ville natale, en s'entourant de nouveaux visages et en recommençant à zéro. Mais...
