Je n'avais pas quitté Hell's hill depuis le dernier dimanche, où, après avoir suivi ma mère à l'église, j'avais encore une fois aperçu, parmi les remous des vagues grises, le dos argenté d'une immense baleine.
Ce matin là, mère m'avait fait tirer du lit par miss Baker de bonne heure. La messe du dimanche était ma seule sortie quotidienne, alors il ne fallait pas que je la loupe. Non pas que j'aime m'y rendre, loin de là. Je trouvais la messe très ennuyeuse mais mère était une femme très pieuse et c'était la seule chose qu'elle m'imposait alors je faisais cet effort pour elle.
Le vieux curé de Sorrow bay récitait ses textes religieux pendant des heures et sa voix morne et lancinante était le meilleur remède à mes insomnies si bien que mère finissait toujours par me donner de petits coups de coudes nerveux entre les côtes pour me tenir éveillé.
Ce matin là, donc, j'avais péniblement passé mon habit du dimanche. Je m'étais battu avec mon veston, puis mon pantalon. J'avais tenté de rendre présentable mes boucles blondes avant de rejoindre mère dans l'entrée. Elle était tirée à quatre épingles dans une robe de velours clair dont le col remontait presque jusqu'au menton. Ses cheveux étaient montés en un chignon bouffant comme un tas de chantilly déposé sur son crâne. Je n'avais jamais trouvé cela très beau mais les femmes aimaient ces coiffures ridiculement lourdes et ainsi toutes se coiffaient de la sorte.
-Oh mon cher Basile vous avez une mine affreuse ! S'était affolée mère quand elle m'avait vu
descendre ce matin là.
- J'ai peu dormi.
-Ooh Basile, pauvre enfant. Ce sont toujours ces cauchemars ?
-Oui, je soupirais.
-Miss Baker, prévenez le docteur Anderson je vous pris.
-Oui madame, avait répondu la petite femme replète.
Mère avait posé ses mains froides sur mes joues. Elle me regardait avec des yeux larmoyants comme si elle venait d'apprendre ma mort prochaine. Je n'aimais pas cela chez mère. Elle s'inquiétait toujours trop et à chaque fois pour les mauvaises raisons. Cela faisait déjà des dizaines de fois qu'elle faisait venir le docteur à Hell's hill et pourtant je n'avais jamais mieux dormi que le dimanche matin à l'Église. Je ne dis pas qu'elle était stupide. Au mieux elle était limitée, au pire paranoïaque et croyiez moi, cela peut fausser vos jugements.
Nous avions donc, après cette excès de folie de ma mère, pris le chemin de la chapelle. Nous avions descendu la colline sur laquelle était perché le manoir Hell, puis suivis la rue principale de Sorrow bay jusqu'à la grand place. Nous avions assisté à la messe et, cela ne ratait pas, je m'y étais endormis. Pour une fois, mère ne m'avait pas réveillé avant la fin. Nous étions sortis de l'Église avant midi. Le vent s'était levé mais il ne pleuvait pas alors mère m'avait emmené en ballade. C'était son petit rituel du dimanche. La messe puis, si le temps le permettait, la ballade sur les falaises de Sorrow bay. Nous y observions la mer grise s'écraser sur les roches noires de la cote. C'est à ce moment là qu'un éclat brillant avait attiré mon attention. C'était comme une vague lisse argentée. Je l'avais reconnu au premier coup d'œil. C'était Elisab . Du moins, Elisab était le nom que je lui avais donné. C'était une baleine à bosse blanche d'au moins soixante pieds qui vivait le long de la falaise. Il m'était impossible de savoir à quand remontait notre première rencontre c'était comme si je l'avais toujours connue.
Elisab me fascinait. Je me demandais souvent comment un être aussi gros pouvait se mouvoir dans le remous des vagues de la cote. J'avais lu moult ouvrages sur les mammifères marins et ils m'avaient appris que les baleines à bosse vivaient au large, en groupe et migraient au sud en hiver mais Elisab ne faisait rien de cela. Il n'avait pas bougé depuis qu'il était baleineau et jamais je n'avais vu d'autres baleines dans ces eaux. Je trouvais sa dance parmi les vagues agréable à observer mais mère ne me laissait jamais traîner près de la falaise trop longtemps. Elle me prenait par le bras et me tirait jusqu'à Hell's hill en prétextant toujours qu'il faisait trop froid pour rester sur la lande. De toute façon, il faisait toujours trop froid à Sorrow bay, quelque soit l'endroit ou la saison.
Mère m'avait traîné à la maison par le bras, avec la même excuse que d'habitude. Je me laissait faire, bien que j'aurais préféré admirer Elisab un peu plus. Dans le village, il y avait des légendes sur lui. Les enfants racontaient que c'était un fantôme et les adultes, un dévoreur de marins. Manifestement, la plupart des habitants de Sorrow bay n'était pas assez cultivé pour savoir ce qu'était une baleine et comment elles se nourrissaient. Et mère les croyait. Pour se faire bien voir sans doute et aussi peut être un peu par superstition, car, comme toutes les femmes, elle manquait souvent d'esprit et de logique. Enfin non, pas toutes les femmes, mais j'y viens, un peu de patience, la chronologie est importante dans mon histoire.
Le docteur Anderson nous attendait dans le grand salon. Il buvait un thé en compagnie d'Elfred, notre majordome. Elfred était un homme émacié aussi grand qu'il avait l'air vieux. Il était poussiéreux et revêche et ses rides tendaient en arrière tout son visage figé. Une bouche trop longue s'ouvrait sous son nez comme si elle avait été tranchée au scalpel. Il portait un monocle enfoncé dans son orbite droite. C'était père qui l'avait engagé il y a seize ans pour aider mère à tenir la maison et pour parfaire mon éducation. Elfred se tenait droit comme un piquet aux cotés du docteur. Celui-ci était enfoncé dans le sofa et laissait sa moustache tremper dans le thé en regardant dans le vide. En entrant nous attirâmes son attention. Il vint saluer mère à grands pas.
-Madame ! bougonna le médecin.
-Vous avez fait bon voyage ?
Le docteur Anderson acquiesça. Il n'avait jamais beaucoup parlé. La plupart du temps il se contentait de marmonner dans sa barbe en caressant sa moustache. Il commença par inspecter les poches teintées de violet sous mes yeux, puis le rouge dans mes orbites. Il plaqua son stéthoscope sur mon torse et me demanda de respirer profondément. Je m'exécutais. Quand monsieur Anderson eu fini son examen il me posa quelque questions.
-Depuis quand n'avez vous pas fait de nuits complètes ?
-Qu'appelez vous une nuit complète ?
-Six heures de sommeil consécutives, monsieur Hell.
-Il n'a jamais dormi autant, dit mère sans me laisser le temps de répondre. C'est à cause de ses cauchemars récurrents.
Mère geignait. Elfred la fit s'asseoir et lui servi du thé. Le docteur griffonna sur un calepin avant de reprendre son interrogatoire.
-Parlez moi de vos rêves.
J'hésitais. Je n'étais pas du genre, surtout à l'époque, à déballer mes histoires en public. Mais j'avais devant moi un médecin, et qui plus est, un médecin qui s'était déplacé jusqu'ici depuis la bourgade d'en face, alors je lui racontais.
-D'abord je suis suspendu par les pieds au dessus de la falaise. Je vois les vagues bleues foncées qui s'écrasent sur les pics rocheux du ravin. L'écume bouillonne en contrebas. Soudain, une gueule blanche, rougie par le sang et traversée d'immenses dents humaines surgit des flots bouillonnants. Je tombe dans la bouche de la baleine et elle s'enfonce dans les profondeurs. Tout devient noir. J'entends le cœur de la créature battre au rythme des vagues qui claquent contre ses flancs argentés. Puis je ré-ouvre les yeux. Je suis derrière une porte entrouverte. Je regarde dans l'ouverture et là...
Je m'arrêtais. Mon souffle court et le regard de mère et d'Elfred m'empêchait de parler. La honte me paralysait. Si j'avais dit ce que je voyais dans mon rêve on m'aurait sans doute envoyé dans un asile ou une autre institution du genre. Je décidais de me taire mais le docteur Anderson insista.
-Eh bien, je regarde dans l'ouverture et je vois un grand homme avec un chapeau haut de forme et un long manteau noir taché de sang.
Mère poussa un cri d'effroi. Elle pointait son doigt sur un journal posé sur la table basse du salon. Le gros titre était assez évocateur : « Le tueur de Whitechapel à encore frappé ! ». Elle était devenue blême et tremblait comme une feuille. Elfred la fit s'asseoir et le docteur inquiet s'approchât d'elle. Il en oublia son calepin que je glissais discrètement sous mon veston. Oui, mon mensonge n'était pas très subtil mais le docteur Anderson y cru. Il demanda à mère de ne plus m'exposer aux journaux et à leurs nouvelles angoissantes qui étaient selon lui la raison de mes cauchemars et quitta Hell's hill.
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Hell's hill
Mystery / Thriller"Je me souviens des longues soirées grises passé à observer cette baleine qui hantait la bai depuis ma fenêtre, son cri me suit toujours, je pensait qu'il me tourmenterait tout le temps. Jusqu'à ce que je rencontre Ésmée." Retrouvez ici la playlist...
