Eve patientait nerveusement sur le quai. Elle observait chaque voyageur comme pour tenter de se distraire, tandis que la scène de la matinée se répétait inlassablement. Elle avait tenté d'expliquer à Paul que sa vie lui échappait, qu'elle devait changer de cadre mais tout ceci était bien trop abstrait pour qu'il le comprenne. Elle avait depuis longtemps compris que trouver les bons mots ne suffirait pas, qu'il ne pourrait comprendre puisqu'elle-même peinait à saisir ce qui la motivait réellement.
— Je pars, je suis désolée, Paul, c'est avec ou sans toi mais je dois partir.
— Tu veux me quitter ? Je comprends que la situation doit être difficile à vivre pour toi, le deuil ... mais c'est pas de tout envoyer en l'air qui va t'aider !
Eve restait calme, comme dépourvue d'émotion. Elle lui pardonnait de se réfugier derrière ce type de conclusion plutôt que de se remettre en question, cela lui serait salvateur.
— Je pars, j'ai rangé les affaires de mon père hier...
— C'est parce que ton père est mort ? C'est pour ça que tu fais n'importe quoi ?
— Peut-être, admit-elle à demi-mots. J'ai trouvé des articles de journaux qu'il gardait depuis plus de vingt ans, sur la disparition de ma mère. Le notaire m'a expliqué qu'il n'avait pas pu vendre la maison qu'elle occupait depuis leur séparation ni après sa disparition. Et, tu sais, je ne peux pas la vendre non plus. Je m'y installe, je trouve du travail et tu me rejoins si j'y arrive.
Cette fois, il ne l'avait pas interrompue, il l'observait, perplexe, semblable au nouveau-né qui pour la première fois est séparé de sa mère. Il ne pouvait pas quitter son travail, ses proches... Puis peu à peu, la rage qui montait se devina dans ses yeux. Il bondit du canapé, s'avança vers Eve et écrasa son point directement sur le mur.
— Calme-toi, tu peux taper dans chaque mur, ça ne changera rien. J'ai besoin de partir là-bas. Je t'appelle quand j'arrive. S'il te plait, prends sur toi, c'est déjà assez difficile.
Il s'était rassis et se morfondait. Elle l'embrassa, prévenante et quitta l'appartement aussi rapidement que possible.
Eve y pensa encore et encore puis le départ du train fut annoncé. Elle contractait nerveusement sa mâchoire comme pour mieux apprécier cette saveur de liberté ou d'angoisse. Elle était un peu inquiète de ne pas encore avoir trouvé d'emploi. Elle avait contacté toutes les entreprises de la région et n'avait plus qu'à patienter avant de toutes les relancer. Et pour la septième fois en quinze minutes, elle reçut un sms de sa moitié abandonnée. Il lui répéta de faire attention et qu'il l'aimait plus que tout.
Elle pensa qu'elle était cruelle mais il s'agissait désormais de sa vie. Elle était terrorisée bien que l'excitation du défi et du changement suffisait à la stimuler. Quelques heures plus tard, le train arriva à destination. Elle n'aurait pu dire si le trajet fut court ou long, peut-être un peu des deux à la fois, le type de situation où le temps s'allonge et se contracte en fonction des réflexions, des craintes et des espoirs.
Elle traversa la gare, marchant très vite, impatiente et soucieuse.
Un taxi plus tard, elle arriva dans l'appartement de sa mère. Il se situait dans un quartier réputé de Bordeaux, tout près des quais, qui pourtant il y a quelques décennies était réputé malfamé. En effet, dans les années d'après-guerre, ce quartier fut progressivement déserté par les négociants, laissant des entrepôts vides à l'abandon. Puis, à l'aube des années 2000, cette zone proche du centre-ville, à l'architecture ancienne typique et face aux bords de la Garonne incita les investisseurs à entreprendre sa réhabilitation. Aujourd'hui, le quartier des Chartrons était l'un des plus prisés.
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Entre eux ses murs
Mystery / ThrillerEve est une jeune femme à la vie tranquille qui pourtant décide de tout quitter à la mort de son père et de rejoindre sa ville natale en quête de réponse concernant la disparition de sa mère lorsqu'elle était enfant. Carl est un homme d'affaire tou...
