Le trio progressait en silence, nimbé des petits nuages que produisaient leurs souffles dans cette nuit glaciale. Ils enjambèrent à tour de rôle le grillage défoncé qui grinça de façon sinistre à leur passage. La nuit était d'encre, mais grâce à une antique lampe de poche, dont les piles n'allaient sans doute pas tarder à lâcher, Ethan éclairait fébrilement leur progression. Il était talonné par Macylia qui peinait à ne pas claquer des dents, tandis que Markus fermait la marche impatient, lui aussi, de se mettre à l'abris.
Ils progressait dans un quartier pavillonnaire qu'ils n'avaient pas encore exploré. Au loin, par delà les toits des habitations abandonnées, ils pouvaient voir le quartier Sud, un ensemble de barres d'immeubles tristes semblables à bien d'autres. Ils avaient tous les trois grandis dans ce genre de quartier, il y a longtemps, avant que tout ne parte en vrille et que la rue ne soit leur seul refuge. Le seul endroit dans lequel il se sentait véritablement en sécurité.
Il avaient connu un monde, celui d'avant, dans lequel les gens se rassuraient avec des verrous aux portes, des alarmes, l'idée que le foyer était sécurisant. Un monde dans lequel c'étaient les gens qui vivaient dans la rue qui crevaient de faim ou de froid plus vite que les autres dans une indifférence générale. Aujourd'hui, comme avait coutume de le dire Markus, « la rue c'est notre meilleure amie ! ». S'il fut un temps, au début où cette vanne récurrente, devenue depuis un classique, déclenchait l'hilarité générale, en quelques années elle ne faisait plus rire personne dans leur petit groupe. Mais c'était pourtant devenue la triste vérité, entrer dans la moindre habitation, le moindre appartement relevait du suicide. Être dehors était devenu plus sûr qu'être à l'intérieur.
Pourtant, ce soir plus que jamais, le trio s'apprêtait à se montrer infidèle à leur « meilleure amie la rue ». Cette nuit, le froid était mordant et, pour ne pas mourir lamentablement dans la rue, c'est d'une bonne vieille baraque moisie dont Markus et sa bande avait besoin. Ils ne s'étaient jamais aventurés ici, mais cette zone pavillonnaire leur apparaissait, à plusieurs égards, moins dangereuse que les appartements du quartier Sud.
Ethan éclaira la porte d'entrée de la maison devant laquelle ils se trouvaient. Il se penchant vers l'avant et tendit l'oreille. Pas le moindre bruit venant de l'intérieur. D'expérience il savait que cela ne voulait rien dire, que le silence n'était pas signe de sûreté. Dans son dos, ses deux comparses trépignaient d'impatience.
- Magne-toi d'ouvrir, assena Macylia dans un souffle, on gèle ici !
- Sans déconner, répondit Ethan en éteignant sa torche pour en économiser les piles.
- Tu as entendu quelque-chose, demanda à son tour Markus.
- Non rien, mais vous savez comme moi que ça peut être la merde quand même. Je vais tenter d'ouvrir la porte. Markus tiens toi prêt avec ta longe.
Le jeune vint alors se placer juste derrière Ethan et se saisit d'un manche télescopique surmonté d'une sangle qu'il portait à la hanche. Tous trois retinrent leur souffle suspendant, pour un instant le ballet de petits nuages, tandis qu'Ethan tournait la poignée avec d'infinies précautions. La porte n'était pas verrouillée et grinça presque imperceptiblement lorsqu'il l'ouvrit. Ils relâchèrent une partie de la pression dans un soupir de soulagement. Une rôdeur de moisi et de décomposition s'échappa dans le froid nocturne.
- Vu l'odeur, il va falloir être prudents, prévint Ethan dans un chuchotement.
Macylia et Markus hochèrent la tête. Ethan ralluma sa lampe torche dont la lueur vacilla un bref instant avant de figer son halo jaunâtre et circulaire sur un minuscule couloir. Le jeune homme s'engagea dans le vestibule avec prudence et une lenteur démesurée. Chaque pas paraissait être pesé, évalué. Une progression mesurée que l'obscurité relative rendait encore plus lente. Ethan se tourna vers ses amis et leur fit signe d'avancer. Il poursuivit sa progression dans la grande pièce sur laquelle débouchait le couloir. Une spacieuse salle de séjour avec une grande table circulaire et des cadres photos en pagaille. Selon toute vraisemblance cette maison avait déjà été fouillée. Ethan ne put empêcher son coeur de se serrer à l'idée que ce périple entreprit se ferait en vain, mais il conserva l'espoir de trouver un peu de nourriture, mais surtout celui de pouvoir se reposer au chaud.
