Esther marchait seule dans une des grandes avenues de sa ville. Le froid de l'hiver mordait ses mollets trop peu couverts par le jean trop large qui tentait de les cacher tant bien que mal. La nuit tombait juste, les réverbères commençaient à s'allumer. Les rues principales d'abord, les avenues et les ruelles suivraient, s'emplissant ainsi du charme que les lumières artificielles apportaient au couché du soleil.
La capuche de son sweat sur la tête et les écouteurs dans les oreilles, elle avait l'air d'une de ces jeunes qu'on considère comme délaissées par le système et dont on se prends de pitié. Le genre de jeunes filles qui paraissent rebelles et agressives , et pour ça, qu'on traite, qu'on méprise, dont le nom est traîné dans la boue, la poussière, les flaques d'eau croupie, et tout ce qui serait susceptible de le salir. Elle semblait fuir, peut être était elle juste effrayée car le jour s'en était allé, peut être fuyait elle quelqu'un ou peut être qu'elle se cachait juste. Ça, c'était ce qu'on voyait d'elle. L'infime partie qu'elle acceptait de montrer.
Sous cette partie là, Esther cachait sa sensibilité, qu'elle avait toujours considéré comme de la fragilité, une sorte de faiblesse. Elle cachait ses failles, ses colères, ses micros drames à la con, ses anciennes envies de suicide et ses dépressions. Elle cachait ses idées étranges et ses fantasmes tordus, le genre de choses qu'on annonce comme politiquement incorrectes. Sous cette partie là, elle soignait les blessures que l'incendie qu'était son passé lui avait laissé. Au stade où elle en était, elle aurait pu ouvrir un hôpital pour grands brûlés.
En réalité, quand on parlait d'Esther, on parlait d'une fille bien, douce, calme, souriante et gentille. Du genre que toutes les mères voudraient avoir comme belles filles. On parlait de quelqu'un de généreux, qui donnait tout, tout le temps, et, malheureusement peut être, à tout le monde. On disait d'elle qu'elle était forte, mais elle avait toujours trouvé ça pathétique.
Esther aimait les choses simples: marcher dans la forêt quand celle ci était déserte, la sensation que procurait la fenêtre gelée et embuée du bus contre sa joue les matins d'hiver, ne pas sentir ses larmes couler sous la pluie et les regards que portaient les garçons timides à son égard. Les garçons timides tout court en fait. Elle trouvait que ceux là avaient tout le charme que les autres n'avaient pas.
Les gens qu'Esther aimait le plus étaient les gens différents. Ceux qu'on a comme elle catégorise comme quelqu'un qu'ils n'étaient pas, les gens cassés qui semblent bien aller. Les gens qui avaient le regard brisé. Comme elle.
