Les sirènes sont des créatures nocturnes. Les rayonnements solaires de la surface sont bien trop dangereux pour elles en journée, c'est pourquoi elles ne sortent que la nuit.
Les sirènes sont également des créatures discrètes. Il y a peu de rapports signalant la rencontre entre une sirène et un humain. Ceci est à raison : les quelques contacts se sont soldés ou par la noyade de l'humain, ou par l'immolation de la sirène.
Eléa infirmait partiellement l'une et l'autre de ces affirmations. Elle ne sortait pas de jour à proprement parler, mais avait tendance à rester sur le rivage à l'aube. À regarder le soleil se lever et à savourer sur sa peau la morsure de l'astre brûlant. Elle n'était pas non plus réellement en contact avec les humains. La seule qu'elle voyait était Alice.
Alice était semblable au soleil. Tout en elle rappelait la chaleur du monde du dessus. Si elle était levée avant les autres humains, c'était pour faire chauffer le pain. Alice était boulangère. Ses mains portaient les marques indélébiles d'un four ouvert trop vite. Les marques de ceux qui s'étaient approchés du feu, approchés du soleil d'un peu trop près.
Tous les matins, en échange d'un vers de chanson, elle offrait une brioche chaude à Eléa. Eléa et Alice ne se parlaient pas, les langues du dessus et du dessous trop différentes pour permettre une telle chose, mais, au fil des années, une compréhension mutuelle s'était créée.
Eléa savait qu'Alice ne lui ferait pas de mal et Alice savait qu'Eléa ne la blesserait jamais. Chaque matin, elles se rencontraient sur le rivage. Eléa chantait sur le son des vagues, Alice apportait de la brioche.
La brioche avait le goût du soleil. Chaude et douce sur les papilles d'Eléa. C'était un goût qui ne se trouvait pas dans les tréfonds de l'océan. Alice apportait un goût unique à Eléa, et Eléa apportait un son unique à Alice.
Elles s'étaient rencontrées adolescentes. Toutes deux dans un désir de briser les règles. Alice, la fille et apprentie du boulanger, déjà destinée à 15 ans à reprendre son travail puis à trouver un conjoint humain pour pétrir le pain à ses côtés, Alice qui avait sa vie toute tracée devant elle, s'était approchée un peu trop près du rivage, un matin. Elle avait découvert la voix salée d'Eléa, et elle ne l'avait jamais oubliée.
Eléa était montée à la surface par pur esprit de contradiction. Pour montrer qu'elle pouvait le faire. Qu'elle n'avait pas peur des humains, qu'elle pouvait chanter pour eux puis les emporter avec elle, comme l'avaient fait ses ancêtres avec nombres de galères. Elle n'était pas faible et si un humain voulait lui faire du mal, ses dents acérées suffiraient à la défendre.
Elle n'avait jamais pourtant voulu ne mordre que la brioche. Elle n'avait jamais voulu chanter pour autre chose que pour le bonheur d'Alice.
Leurs rendez-vous s'étaient étendus, jusqu'à ce qu'une véritable complicité se crée entre elles. Une relation entre deux mondes. Une relation impossible.
Brioche contre chanson. C'était un échange honnête entre deux personnes qui n'auraient jamais dû se rencontrer. Entre deux mondes qui n'auraient jamais pu se croiser autrement que dans un accès de violence et de mort.
Et pourtant.
Eléa aimait le pain et Eléa aimait Alice. Alice aimait la musique et Alice aimait Eléa.
Toutes deux savaient que cet équilibre était fragile. Lorsque l'une d'entre elles manquait à l'appel, au levez du soleil, l'autre redoutait le pire.
Aucune de leurs communautés respectives n'était au courant de leur relation. C'était trop dangereux.
Car tous les humains n'étaient pas comme Alice et Eléa le savait. Toutes les sirènes n'étaient pas comme Eléa et Alice le savait.
S'ils apprenaient qu'elle allait sur la berge, qu'elle parlait avec une sirène, les amis et la famille d'Alice l'éloigneraient. L'enfermeraient à jamais avec ses fours et son pain. Avec son feu.
Si elles apprenaient qu'elle montait à la surface, les adelphes d'Eléa la forceraient à rester sous l'eau. Lui diraient que c'était pour son bien. Que c'était trop dangereux. Que si les humains la voyaient, ils la brûleraient.
Mais le feu était semblable au soleil, le soleil était semblable à Alice.
Jamais Alice ne lui ferait du mal.
Alors qu'ils viennent.
Eléa n'avait pas peur du feu.
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Pain et Vers
Historia CortaLes sirènes sont des créatures nocturnes. Les sirènes ne côtoient pas les humains. Eléa faisait mentir ces deux affirmations. (Ecrit pour le thème du mois de l'Ancrière, sur les thèmes Feu et Sirène)
