Chapitre 1

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On peut dire que les premières paroles de Layth firent bonne impression. Assise face à moi, May me regarda, et je vis dans ses yeux l'éclat d'autrefois, quand elle s'enflammait pour un sujet qui lui tenait à cœur. Elle avait l'air de me dire du regard  : mais où as-tu déniché cet étrange garçon. Une esquisse de sourire et un haussement de sourcils vinrent naturellement et sans effort de ma part lui répondre que : n'est-il pas épatant ?

Presque en même temps, ma cousine par alliance et moi regardâmes du côté de Kaméa, puis de celui de Layth, pour constater qu'ils se regardaient encore. L'une avait cette étrange couleur qui teintait ses iris et l'autre rosissait de ses pommettes saillantes. Nous nous regardâmes à nouveau, réprimant l'un comme l'autre une envie de rire, qui se transforma en deux sourires complices.

Gayth, pourtant difficile à impressionner, avait regardé Layth d'un œil satisfait, puis avait replongé dans son assiette. Il ne remarqua rien du manège qui venait d'avoir lieu, pour ma grande satisfaction et celle de sa femme aussi. En effet, nous connaissions tous les deux sa grande affection pour Kaméa, sa princesse comme il avait coutume de l'appeler, d'une part, et ses principes moraux en tout ce qui concernait les relations entre hommes et femmes d'autre part.

Ce repas en famille, cette complicité retrouvée avec May, cette pause des problèmes, des dangers et des soucis du monde extérieur en ruines ; ce repos, même provisoire, dirais-je, me faisait le plus grand bien.

– Gayth, j'aimerais m'entretenir avec vous après le repas, dit soudain Layth.

Une douche froide en plein hiver ne m'aurait pas fait un pire effet. Je regardai May et je la vis blêmir jusqu'à en devenir presque bleue, tellement son souffle paraissait coupé. Non! Il ne peut pas faire ça ! Non! Mais regardez-moi ce gamin! Il veut nous mettre à la rue en pleine nuit, me dis-je dans une colère à peine contenue.

Je le regardai pour lui faire voir ma révolte. Je suis sûr que je devais avoir des étincelles qui me sortaient des yeux. Je voulais qu'il la voie cette rage, mais Layth ne me regardait pas. Il regardait son assiette, encore à moitié pleine. Il ne pouvait pas manger au lieu de regarder la fille de son hôte ce garnement ! Pensai-je, serrant mon poing jusqu'au sang. Mon regard croisa celui de May. J'y vis l'épouvante.

– Gayth, May, merci pour ce délicieux repas et cette non moins délicieuse soirée, mon ami et moi en avons vraiment besoin. Cependant, le voyage était pénible et la journée le fut encore plus, ce n'est pas à vous qu'il faut le faire savoir. Aussi prenons-nous congé, Layth et moi, afin de rejoindre nos couches.

Je dis cela en me levant. Je m'adressais à mon cousin et sa femme, mais c'était Layth que je fusillais du regard.

Layth, d'un calme olympien, pose ses couverts, essuie sa bouche de la serviette brodée aux motifs assortis à ceux de son assiette, avant de la reposer et dire :

– En effet, le repas et la compagnie étaient fort agréables, mille merci. Cependant, Kalen, dit-il en me regardant droit dans les yeux, nous pouvons encore souffrir quelque fatigue, le temps de m'entretenir avec notre hôte.

Vous pouvez, chers lecteurs, ne pas comprendre ma réaction, et accessoirement celle de May, encore faut-il connaître quelques règles et coutumes de notre société, du moins avant ce maudit fléau.

Les relations entre hommes et femmes, surtout dans les sphères dites de bonnes famille, étaient très codées, et tout manquement à ce code pouvait conduire à de véritables drames.

Un homme, du moment où il était sauf d'honneur et en situation de pouvoir subvenir aux besoins d'une famille, pouvait courtiser une jeune femme en vue de l'épouser. Néanmoins, il fallait que celui-ci montrât à la famille de cette dernière toutes les garanties qu'il n'était pas un plaisantin ou un coureur de jupons. Enfin, et c'était là où le bât blessait, il fallait attendre le quinzième anniversaire de la fille pour pouvoir prétendre à la courtiser, toujours en présence d'un chaperon désigné et attitré, et sous ses yeux.

C'était seulement sous ces conditions, et au bout de ce processus presque cérémonial, que l'homme pouvait demander à une famille la main de leur fille, qui disposait alors de son propre sort.

Je refaisais encore et encore tous les calculs dans ma tête, je ne trouvais pas plus de treize ans à donner comme âge à Kaméa. Elle paraissait certes bien plus près de la femme que de l'enfant, mais cela n'entrait nullement en compte dans ces choses-là.

ÎLE DE L'AIGLE (TOME II)Stories to obsess over. Discover now