Cela faisait au moins trois ans que je n'avais pas pris de TGV; et encore, la dernière fois, ce n'était pas un TGV standard, mais un inOUI bon marché dans lequel j'avais passé quatre heures à essayer d'écrire quelque chose de correct et à envoyer des textos à mon professeur d'histoire. Cette petite aventure avait d'ailleurs fait émerger de plaisants souvenirs - à cette époque, je flirtais encore allègrement avec ce diable de Monsieur B, qui avait pourtant le triple de mon âge, dans ses jeans râpés et ses pulls à coudières. Qu'était-il devenu? Je n'en savais foutrement rien. Après tout, cela ne faisait que deux mois que nos chemins s'étaient séparés, et autant de jours et d'heures que j'avais quitté mon lycée. Et dire que je repartais déjà pour la capitale, chargée de mon bac et de mon option anglais, pour me faire une place sur les bancs de Madame la prestigieuse Sorbonne! Je me souvenais encore de mon brevet de maths, de mes cours de SVT sur la reproduction et de la fête des troisièmes, et j'entrais à l'université... il y avait quelque chose qui clochait dans la vitesse à laquelle ma scolarité était passée. J'avais l'impression qu'elle avait filé en un éclair, comme ce TGV propulsé à 320 kilomètres à l'heure. Et elle suivait une trajectoire identique - bord de mer, Paris... et après? Paris, vers quoi?
J'avais oublié les porte-bagages, les double-étages, les tablettes que l'on déplie devant soi pour ne pas sentir ce vide étrange entre son corps et celui du voisin d'en face. J'avais oublié le bleu des sièges de deuxième classe, les petites lampes pour lire la nuit qui dérangent tout le monde, le wagon bar, les gens qui vous demandent qui vous êtes parce qu'ils ne peuvent pas lire une seule page de plus de ce putain de Michel Bussi. Mais est-ce que je savais qui j'étais, moi? Qu'avaient-ils, à vouloir connaître des choses dont je n'étais même pas sûre moi-même? "Tu voudrais savoir plus que je n'en sais", chantait Stephan Eicher. Et il avait raison. "Bonjour, mademoiselle. Puis-je m'asseoir à côté de vous? D'où venez-vous? Que faites-vous dans la vie?" Maintes fois j'ai entendu sans écouter, et répondu sans réfléchir, à ces questions que l'on me posait. Par politesse, je les renvoyais à mes interlocuteurs, ravis que l'on s'intéresse à eux. J'aurais très bien pu dire que je venais du ventre de ma mère. Et que ce que je faisais dans la vie, c'était vivre. Mais je n'aimais pas vraiment l'insolence de ces reparties, ces sortes de question-tags "Are you feeling well? - Yes, I am". Elles font trop souvent passer ceux qui en emploient les réponses pour des cavernes hostiles qui se contentent d'amplifier un écho, et que les hommes n'ont jamais habitées.
Je dépliai le papier kraft très léger qui enveloppait le sandwich que j'avais acheté à la boulangerie du Croisic, près de la gare. C'était ma composition favorite - oeufs, tomates, salade, graines de sésame sur le pain complet. Je mordis dedans; il avait le goût de ce concert duquel j'étais rentrée tard, du rouge aux joues d'Angélique quand elle avait vu Mika débarquer sur scène, et du retour dans la voiture de ma mère, mon estomac criant famine et mes dents déchirant farouchement un jambon beurre. Il avait le goût de ces choses dont j'avais l'impression qu'elles ne se représenteraient plus jamais. Pourquoi l'arrachement devait-il être si compliqué? J'avais pourtant passé trois ans en internat, loin de mes parents, et j'avais été morte de trouille de ne pas pouvoir me faire d'amis, au départ - alors que j'avais fini par craquer cet été, loin des chambres partagées et des escaliers mortels, comme si la pension avait été ma souche, plus encore que ma famille. Pourquoi la difficulté? Peut-être parce que je n'avais jamais été véritablement seule avant ce voyage en TGV. Peut-être parce que j'avais envie de reculer, devant la perspective de me réveiller sans Angélique dans le lit d'en face, sans Marianne qui frappait aux portes pour nous dire de nous magner, et sans ma mère à la table du petit déjeuner. Peut-être parce que les études me confiaient une autonomie qui me semblait impossible, et me laissait toute une vie trouble, incertaine entre mes petites mains.
Devant moi, une jeune femme s'installa. Elle était montée en gare du Mans, deux minutes auparavant, avec une caisse à chat dans les bras. Quand elle fut bien calée au fond de son siège, et quand je la vis déplier sa tablette, elle avait déjà ouvert la petite porte de la cage, et pris un chaton noir et blanc, d'environ quatre mois, entre ses longues mains bronzées.
"Il a un nom? demandai-je en remarquant la médaille de son collier.
- Oui, répond it la jeune femme en hochant la tête. Il s'appelle Quetzal. C'était un dinosaure volant qui a disparu pendant la cinquième extinction, à la fin du crétacé.
- Ah. Il y a aussi un dieu aztèque qui porte son nom, le Quetzacoatl, complétai-je. Je crois que c'est le serpent à plumes.
- C'est mon petit copain et moi qui avons décidé de l'appeler comme ça. Enchantée! Je m'appelle Carole, se présenta-t-elle en me tendant une main, et en retenant le petit Quetzal contre son giron.
- Noëlle, répondis-je. Je rentre à la Sorbonne dans cinq jours.
- C'est vrai? Moi aussi! Quelle licence tu fais?"
Carole était vraiment belle. Elle devait mesurer un mètre soixante-dix et avait de grandes jambes fuselées. Son visage était rond comme celui d'un bébé et sa longue bouche souriait en permanence. Quetzal s'était accroché à ses cheveux crépus, coloration cannelle. Elle me rappelait Suzie, de l'internat, qui vous fixait de ses grands yeux bleus naïfs et montrait ses petites dents nacrées pour un oui ou pour un non sous le poids de la bonne humeur. Son copain devait être fou amoureux d'elle.
"Histoire, avec une mineure histoire naturelle, l'informai-je.
- Moi, BCG, dit-elle. Biologie, chimie et géosciences. Comme j'ai passé un bac L, j'ai suivi une année de consolidation. Ce n'était pas si dur que ça.
- Alors, tu as dix-neuf ans?
- Ouais, dans quelques jours. Tu as des plans de logement sur Paris, ou tu veux que je te conseille des agences immo abordables?
- Oui, ne t'inquiète pas, j'ai déjà un appart'!
- Ah oui, où ça? m'interrogea-t-elle, curieuse.
- Dans le centre, près de la place des Vosges. Je vais vivre en coloc' avec un vieil acteur qui a besoin qu'on s'occupe de lui. Il me le fait à un prix d'or!
- C'est génial, s'enthousiasma Carole en me tendant Quetzal. Tu veux le prendre dans tes bras?"
J'acceptai en souriant et serrai fort Quetzal contre mon coeur, luttant pour refréner un torrent de larmes qui montait à la racine de mes cils. La chaleur du chaton de Carole, et la conversation que nous avions entamée, quelque part au milieu de ce TGV, m'avait rappelé à quel point il était vital d'aimer, et de se sentir aimée, quand on se retrouvait seule pour la première fois. J'aurais pu me laisser tuer par ma valise qui tanguait dangereusement au-dessus de ma tête, dans le porte-bagages; j'aurais pu renverser mon thermos de café sur moi et m'ébouillanter; mais tout ce qui importait, dans ce TGV, c'étaient les ronronnements de Quetzal sous mon menton, et le sourire énorme de Carole qui me racontait son année de consolidation dans les moindres détails. Je recommençais à être heureuse, mais pour combien de temps?
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Si jamais
Fanfiction"Si jamais tu te sens vieux, dis-toi que je n'ai que dix-huit ans, mais que je t'ai connu sur Canal + quand tu n'avais pas de cheveux gris! Je suis une vieille, à ma façon. - Mais oui, dit-il, dépité. Et moi, je viens de rentrer en première année de...
