Chapitre 37 : Le tulle rouge (Partie 2)

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Tapant les notes de musiques en rythme sur sa coupe en cristal, Erine observe les habitués du Tulle Rouge arpenter la piste de danse. Des couples virevoltent pendant que des personnes seules se dandinent sur une plateforme en hauteur. Nombreux des performeurs qui ont participé au défilé arrivent au compte goûte, à chaque fois accueillis par les applaudissements de tous. Certains portent encore leur costume de scène scintillant de mille feux et dont les paillettes se répandent partout où ils passent. L'ambiance est si chaleureuse. On trinque, on mange, on rit, enivrée par ce climat, Erine sourit bêtement, ayant le sentiment que si elle ne ressort jamais d'ici, le monde aura beau continuer de s'effondrer, ça ne l'atteindra pas.

Ses pupilles dérivent sur Loan, assis à une table basse en train de jouer une partie de Ramana contre des techniciens habituellement en charge de la gestion des décors de la scène. Erine se redresse du confortable canapé où elle s'était avachie, puis, jouant des coudes, se fraie un chemin jusqu'à son ami. Elle passe ses bras autour de son cou, puis estimant la trace de rouge à lèvre quelque peu estompée, imprime un nouveau baiser sur la joue de son ami. Sa peau est brûlante, humide même, à cause de la chaleur et de l'intensité de la partie. La jeune femme profite qu'il n'essaye pas de la dégager pour poser sa tête sur son épaule. De là, elle a une large vue sur le jeu auquel elle n'a jamais été très douée. Les cartes aux symboles des quatre éléments et avec des successions de chiffres, s'alignent dans les mains de Loan. Elle le sent en intense réflexion, imperturbable malgré le fait qu'elle lui respire dans l'oreille, prêt à jouer l'un de ses derniers coups.

— Ça vient, gamin ? le provoque son adversaire qui doit avoir le double de son âge.

Loan relève les iris de ses cartes une fraction de seconde, considère son opposant, puis sans un mot, mais un petit rictus sur les lèvres, les reportent sur les cartes.

De nombreuses fiches colorées sont déjà alignées sur le plateau. Erine fait glisser ses doigts le long du bras de son ami dont les poils se hérissent sous ce contact. Elle arrête son index sur l'une des cartes. Loan tourne son visage vers le sien, une moue un peu septique pince ses lèvres.

— Tu ne sais pas jouer, je te rappelle, ne manque-t-il pas de se moquer.

Elle lui sort son sourire le plus charmant.

— J'ai une intuition, rétorque-t-elle, sûre d'elle.

Loan ricane, mais elle lit dans ses prunelles noires qu'il va faire ce qu'elle conseille. Après tout, ce n'est qu'un jeu.

— Très bien, puisses-tu me porter chance.

Loan dégaine la carte et l'envoi sur le plateau avec désinvolture. Son adversaire prend un air faussement sérieux et jauge la partie. Il zieute sur sa main où il ne reste que deux billets.

— Bien choisi, mademoiselle Erine, la félicite l'homme.

Il étale le reste de son jeu. Erine n'y comprend rien à part que Loan a gagné et qu'elle a eu une bonne intuition en choisissant cette carte.

— Tu viens danser avec moi ? demande-t-elle sur un ton adorable avant qu'une nouvelle partie ne démarre.

Loan ne se fait pas prier et Erine, toute guillerette, l'entraîne vers la piste. Ils se mêlent aux duos qui tournoient, se plaçant face à face, Erine glisse une menotte dans celle de son ami et l'autre son épaule alors que lui appose sa main libre dans le bas de son dos. Ce contact sur sa chair provoque des frissons dans tout son corps. Loan guide ses pas, la fait voleter vers droite, puis vers la gauche. Elle se sent si légère quand son bras l'enserre et la fait décoller du sol de quelques centimètres. Ils ont passé tant d'heures dans cet établissement que leurs talents de danseurs n'ont rien à envier aux professionnels qui les entourent. Erine sent son souffle s'emballer entre les pirouettes, les pas chassés et le regard de Loan qui lui fait sentir qu'elle est belle.

La musique ralentie et la jeune femme se replace face à son amie. Sa poitrine se soulève frénétiquement et ses joues lui font mal tant qu'elle sourit, mais qu'importe. Elle ne pouvait pas rêver mieux pour fêter la nouvelle année et célébrer les bonnes choses à venir.

— On part toujours, n'est-ce pas ? se sent-elle soudain obligée de confirmer après l'attaque du soir.

Loan opine sans hésiter. Erine dépose sa tête contre son torse, son oreille contre cœur, ressentant une immense gratitude, heureuse de retrouver leur complicité. Ces dernières semaines, ils se sont plus déchirés qu'aimés et pour la première fois en dix-huit ans, Erine a eu peur pour leurs liens. Elle ignore toujours ce qui l'a fait changer d'avis, ce qui l'a adouci, et elle s'en fiche du moment qu'il est là et qu'elle peut à nouveau profiter du confort de ses bras. Erine inspire, chantone, profitant de cet instant qui apaise enfin son esprit en ébullition depuis des semaines.

— Je te dois des excuses ...

La jeune femme lève les yeux vers Loan sans pour autant se décoller de son torse chaud et la seule chose qu'elle voit de son visage, ce sont des lèvres en mouvement et la trâce de rouge à lèvre toute proche.

— À propos de quoi ?

— De tout, répond-il faiblement. De ne pas vous avoir averti directement lorsque le dérèglement s'est déclaré, de ne pas vous avoir suffisamment protégé et surtout de ne pas vous avoir aidé et soutenu davantage. J'aurais dû faire plus attention à vous... à toi... j'aurais dû voir à quel point tu étais affectée.

— C'est du passé maintenant, dit-elle calmement.

Quelques jours plus tôt, elle lui aurait envoyé une série de reproches à la figure, mais ce soir, elle ne souhaite pas prendre le risque de déclencher une nouvelle dispute.

— Tu es là maintenant, tu prends, toi aussi, des risques pour ce qui nous tient tant à cœur, et c'est ça qui compte.

Elle le voit esquisser un sourire et il la dévisage avec une drôle de petite moue.

— J'ai bien entendu ? Toi, c'est tout ce que tu me dis ?

— Ne me provoque pas, rétorque-t-elle en reposant sa tête contre sa poitrine.

Elle l'entend rire légèrement, amusé par sa réponse. Ce même rire que lorsqu'ils se chamaillent. Cette discussion terminée, la musique revient plus distincte aux oreilles d'Erine. La mélodie qui débute l'emporte immédiatement des années auparavant. Un doux mélange de violon et de piano sur lequel elle a dansé pour la toute première fois. Elle était trop jeune pour s'en rappeler, mais on le lui a tant raconté qu'elle s'en est fait un souvenir très clair, pour toujours gravé dans sa mémoire. Bébé, elle commençait à peine à marcher et tentait tant bien que mal de se tenir debout, agrippée à la table du salon, lorsque cette chanson était passée à la radio, en retransmission directe d'un concert classique du vieux répertoire qui se tenait à l'opéra. C'est alors que Loan âgé de quatre ans aurait saisi ses petites mains pour l'aider à se tenir debout et l'aurait même fait danser. Depuis ce jour, c' est leur chanson. Aucune ne peut les réunir comme celle-là, car elle faisait appel aux plus profonds, heureux et lointains de leurs souvenirs. Leurs souvenirs d'enfance. Une mélodie douce et sincère, comme les sentiments qu'ils se portent. 

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Et vous, avez vous, comme Erine, eu peur, l'espace d'un instant, que leur voyage ne se fasse plus ? 

Quels sont vos retours sur cette scène assez douce entre les deux amis ? 

Le Cristal Pur ~ Tome 1 ~ TERMINÉOù les histoires vivent. Découvrez maintenant