12/05/2618
13h34
Gris, gris, gris, gris. Tout est gris.A moitié endormi sur son bureau en carbone bon marché, Case Anderson tente tant bien que mal de contempler l'horizon à travers l'ouvertureridicule de la fente qui lui sert de fenêtre. Son box de 1,8 m² donne surl'extérieur, ce qui n'est pas le cas pour l'écrasante majorité de ses collègues mais, bien inconscient de sa chance, il se contente de soupirer sansconviction dans son demi-sommeil, se demandant si tout cela est bienréel.
Jusqu'à perte de vue, les auras fluorescentes diffractées par la pluie decentaines d'holos publicitaires sont comme autant de grosses bulles desavon psychédéliques qui émergent de la brume grisâtre, menaçante etfétide. Les contours flous des imposantes tours monolithiques en matériaux composites s'égarent dans la masse des nuages sombres qui dérivent de manière erratique. Impossible de voir la base ni le sommet de cesstructures colossales, surtout avec ce brouillard à couper au chalumeaulaser. Les innombrables véhicules volants — nuées vrombissantes de lucioles radioactives — fusent dans toutes les directions au cœur d'un traficdense sur plusieurs niveaux. Parfois, le faisceau d'un de leurs puissantsphares au neptunium venait percer le fenestron de Case, l'aveuglantmême à travers ses paupières mi-closes— Du gris, du gris...
Et cette pluie, putain, cette pluie...Il dormait mal, ces derniers temps. Et ce n'était même plus à cause desvidéos criardes envoyées directement dans ses implants cérébraux à destination de son subconscient pendant ses rêves — chose que les citoyensde classe D tels que lui avaient toujours du mal à avaler. Les publicitésoniriques. Il n'y faisait plus attention. Et qu'il y fasse attention ou non, il 10était déjà parfaitement conditionné, de toute manière. A part accepter docilement sa condition, il n'y avait rien à faire.Case Anderson avait la désagréable impression de s'enfoncer chaquejour un peu plus dans les sables mouvants de l'ennui et de la médiocrité.Pour ne rien arranger, ces derniers temps, une angoisse sourde et pernicieuse le rongeait sans qu'il ne puisse en déterminer l'origine. Pourtant,ne vivait-il pas la vie dont il avait toujours rêvé ?
Bâillement. Une sonnerie délicate composée d'accords de cithare sino-coréennerésonne dans sa tête, suivie d'une voix chantante au timbre clair et réconfortant. Walter.
"Rebonjour Case. Il est 13 heures 35. Les trois minutes de la pause dumidi sont écoulées. Souhaitez-vous paramétrer une nouvelle alarme ?"
Case redresse mollement la tête et reprend doucement conscience deson environnement. Tristement, il constate qu'évidemment rien n'achangé depuis sa micro-sieste, que ce soit dans son box aux allures declapier ou dans les cent cinquante-six autres, tout juste séparés par unefine cloison de cinq millimètres de tissu décarboné. Il ne tarde pas à entendre des bruits de chaises pneumatiques qui pivotent et autres raclements de gorge discrets, signe que les cent-cinquante-six autres employésont été comme lui rappelés à l'ordre par les cent-cinquante-six alarmesinternes de leurs IA respectives, synchronisées au millième de secondeprès sur le fuseau horaire de la corporation. Cela signifiait que l'enregistrement de la productivité venait de reprendre et qu'il restait sept longuesheures à tuer avant le repos du soir. Autrement dit, une nouvelle après-midi dynamique et proactive débutait pour le 242ème étage du siège socialde la Tinder-Peugeot Incorporated, TPI.
Case balaie d'un regard désintéressé son minuscule bureau enveloppéd'une nappe de plastique brun ou y sont entassés moult objets inhabituels.Des antiquités pour la plupart. Un vieux calendrier néo-bouddhiste en papier synthétique jauni rempli de bons sentiments pour attaquer chaquenouvelle journée. Un amas de formulaires roses et jaunes en imitationpapier qu'il est censé remplir pour sa visite médicale hebdomadaire.Pourquoi utilisaient-ils encore du papier uniquement pour cette mauditevisite médicale d'ailleurs ? Nul ne le savait. Dans un coin, un écran tactileportable d'un autre âge, complètement rayé et qui ne fonctionne mêmeplus. Case n'a aucune idée de comment diable ce truc est arrivé là, sûrement un autre achat impulsif induit par son conditionnement onirique.Juste à côté, plusieurs boîtes de BIO baveuses — son repas du midi et de 11la veille — qu'il n'avait même pas pris la peine de terminer tant ce sempiternel goût âcre ne lui procurait plus aucun plaisir. Enfin, entassé versle fond, une pile de vieux magazines du siècle dernier à la couvertureaguicheuse. La plupart traitent de la faune et la flore de l'ère précolonialeet le reste, des prémices de la colonisation spatiale. Il les avait acquis dansune vente privée en ligne pour une poignée de crédits et les avait gardésjalousement pour décorer son box, une touche fantaisiste que la plupartdes employés ne se permettaient pas mais que Walter approuvait pour sonbien-être psychologique. Ces images décolorées et poussiéreuses lui redonnaient un peu espoir, fasciné qu'il était par l'ancienne époque. Il aimait les feuilleter et se perdre dans ces étendues fantasmées d'eau claireet de forêts luxuriantes entouré d'animaux fantastiques, ces quadrupèdesétranges à la peau couverte d'une fourrure lisse.La seule et unique rupture chromatique dans son quotidien gris.
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GESTALT
Science FictionAnnée 2618. La Terre n'est plus qu'un caillou stérile, un immense dépotoir ravagé par une tempête radioactive qui dure depuis plus d'un siècle. A l'abri dans des mégapoles déchirées par de profondes inégalités sociales, la civilisation subsiste tant...
