Elle ne m'a jeté un regard.J'aurais préféré voir ses iris incandescantes devenues glaciales me fusiller du regard, mais non. Elle a préféré me laisser mourir dans mon coin, terminer de m'auto-détruire jusqu'à ce que se soit impossible de me sauver.

*

Mon histoire n'est pas ensoleillée. Je suis même pas sûre qu'elle soit pluvieuse. Non. Elle est orageuse. Composée essentiellement de tempêtes.

Tout à commencer quand le premier nuage gris a envahi ma poitrine. Il s'est immiscé silencieusement dans ma tête et je ne l'ai même pas rejeté. Comment je pouvais savoir qu'il me ruinerait la vie ? C'était un simple nuage.

L'arrivée du premier nuage concordait avec le décès de Lilith, mon arrière-grand-mère que tous dans ma famille connaissaient pour ses délicieux desserts.

Le deuxième nuage fut plus sombre. Il était d'un noir nuit. Il arriva après le suicide de mon cousin.

Le poids de ces nuages était intense. On aurait cru qu'ils n'étaient pas des nuages, mais des lourds cailloux.

Le troisième nuage arriva avec le décès de la grand-mère de mon père. Des mini-nuages s'additionnaient sans raison. Mais le présentateur météo ne sonna pas la sonnette d'alarme. Il observait avec un sourire effacé les amoncellements de nuages qui se réunissaient dans ma tête.

Puis, quelque chose a explosé. Les nuages ont noirci. Ils se sont mis à tournoyer, à rugir, à s'embrunir. La tension a monté. Une pluie battante s'est déversée. Elle a maculé mes joues, fait couler mon mascara

Un éclair a éclairé mes soucis.
C'était la fin du monde.
Les nuages étaient charbons.
Ils étaient colère.
Ils étaient béants comme la gueule ouverte d'un monstre.

La noirceur était si intense, si forte que ma vision s'est momentanément évaporée. Disparue. Volatilisée. Pouf. Du jour au lendemain, plus rien.

L'histoire débute comme cela. Une aveugle sentimentale, démunie et détruite de l'intérieur, réussissant à marcher seulemen avec l'aide d'une béquille nommée Cait. Elle, Cait, c'est la fille intelligente. Très. Elle ouvre ses cahiers une fois toutes les décennies, elle connaît Harry Potter sur le bout de ses doigts, et elle est adorable...ment contradictoire.

Notre début-de-la-fin a eut lieu en physique-chimie. Elle sortait de contrôle. Son corps était tendu. Elle semblait de mauvaise humeur. Elle a pris le livre près d'elle pour travailler. Je ne voyais plus le contenu, donc je l'ai ramené près de moi, au milieu entre nous sur le bureau. Elle l'a replacé près d'elle. Ses épaules étaient voutées. Je l'ai récupéré, remis au milieu. Elle l'a remis près d'elle. Mes joues se sont empourprées. J'en avais déjà ras-le-bol. Voulait-elle que cela finisse en dispute? Pour un livre de physique-chimie? Sérieusement?

Je l'ai replacé. Silence radio. Elle avait lâché des mots salés, des mots qui tombaient comme des bombes atomiques sur le bureau. BOUM. Nuage de fumée noire.

Nous ne nous sommes pas adressées la parole, cette fin de journée là. Je pensais que cette histoire idiote durerait 2 jours, tout au plus, mais j'avais tort. Elle n'a pas duré deux jours.

Le temps et les silences de notre affrontement rendait tout difficile. Il fallait s'adapter pour survivre. Il fallait rejoindre ses amies aux sourires étrangement faux, manger seule ou avec des amies qui ne semblaient vraiment en avoir quelque chose à faire du fait que votre coeur éventré était en train de faire faillite.

Je me suis laissée aller. Ma mère se rendait compte, de plus en plus, que sa fille n'était plus qu'une coquille qui pleurait et restait sur son téléphone pour oublier. Le contact «Cait» me narguait dans mes SMS, j'avais envie de briser le silence qui servait à rien, mais je ne pouvais pas. Je ne voulais pas. A quoi bon? Je l'aurais repoussé plus tard. Les nuages m'empêchaient de voir l'horizon.

Je voyais une psy, je me rendais en vie scolaire pour ne pas aller en cours, je faisais tout pour refouler cette noirceur qui m'envahissait comme un poison. Mais rien à faire, elle restait. Elle enroulait ses griffes de prédatrice autour de ma gorge, m'empêchait de respirer, de sourire, de vivre.

Bientôt, je me rendis compte que si je ne lui adressais pas la parole, elle resterait cette statue de marbre dans mon passé pour l'éternité. J'en pouvais plus. Je me fissurais, je m'écrasais sous un poids difficilement « portable ».

En histoire-géo, je lui ai glissé une note.

On va reparler ou tu comptes me faire la gueule pour toujours ?

Mon coeur battait à tout rompre. Ma gorge était serrée. J'avais envie de me lever et fuir.

Je sais pas.

Morale de cette histoire, nous nous sommes adressées la parole et notre amitié fut miraculeusement sauvée.
Sauf que non. Pendant la guerre froide qu'avait ébranlé notre amitié, j'avais eut vent de ses inquiétudes vis à vis de ma santé mentale. Cela m'avait mis en rogne. Si tu t'inquiètes, pourquoi tu viens pas me voir ?

Pourquoi tu me laisses dans ma tempête?

Les nuages se calment. On ne voit plus, à l'extérieur, que les nuages me rongent. On ne le sait plus, que je vais mal. On voit pas que les nuages sont toujours là. Que la météo ne s'est pas réellement calmée.

On sait juste que quelque chose s'est briser. Que quelque chose ne va plus, n'ira plus, et que rien ne peut le réparer. Pas même la barre la plus chocolatée du monde.

La fille aux nuagesStories to obsess over. Discover now