Chapitre 1 : Où il est question d'un certain chapeau

11 0 0
                                        



   IL était une fois un épouvantail nommé Edgar. Corps de paille, salopette de denim, chemise vermeille et sac de jute en guise de tête, Ed était un épouvantail comme les autres... si on oublie sa capacité à parler. Par un procédé (dont je vous épargnerai toutes les subtilités) Ed était vivant : plus créature qu'homme. Il avait comme tâche de surveiller un champ de maïs au sud-est du continent en bordure d'une charmante petite bourgade prénommée Shoeville. Du maïs particulier : fait d'or pur. Mais bon, tous ces détails ennuyeux pour vous parler de son chapeau, un magnifique chapeau je me dois de préciser. Par un coup de vent malencontreux, son chapeau s'envola.

  Edgar quitta son champ et partit à la recherche de son couvre-chef. Je vous éviterai les détails : disons juste qu'il appela souvent son chapeau. Oui, oui, cet épeure-corneille croyait que son chapeau inanimé allait lui répondre. Pas très brillant, je vous l'accorde. Bref, lorsqu'il revint de cette petite aventure, une foule de villageois apeurée piétinait son beau champ de maïs doré si bien entretenu. Heureusement pour les paysans, Ed n'était pas prompt à la colère. Bien sûr, que son précieux domaine soit tout écrapouti lui faisait monter la moutarde au nez – qu'il ne possédait pas –, mais il préférait régler la situation d'une façon plus pacifique, plus raisonnable. Il apostropha le villageois le plus proche, un homme bedonnant aux doigts gras, boudinés de bagues dorées comme les maïs gisant sur le sol.

– Monsieur! s'exclama-t-il afin d'avoir l'attention de l'homme qui s'avérait en fait être le maire de Shoeville. Que faites-vous dans mon champ en une si belle journée?

– Shoeville s'est fait attaquer! répondit le maire effrayé.

– Par un épouvantail de fer! ajouta un premier villageois angoissé.

– Avec une faux grande comme ça! renchérit un deuxième villageois en écartant les deux mains.

– Et un grand sourire épeurant, dit une petite fille à couettes les larmes aux yeux.

  Ed gratta sa tignasse, quelque peu intrigué par leurs propos décousus. Il était pourtant le seul de son genre dans son coin, n'ayant aucun autre champ de maïs dans les environs à s'occuper. Voyez-vous, notre épouvantail n'était pas des plus futés : pour lui, il était tout à fait impensable que quelqu'un puisse vouloir faire du mal à autrui de plein gré. C'est donc tout bonnement qu'il assura aux villageois qu'il n'y avait aucun autre pantin magique dans la région et qu'ils pouvaient tous rentrer dans leur village et aller faire une bonne sieste.

– Voyons! Vous nous accusez de mentir! s'exclama une grosse dame, probablement la femme du maire.

– Il doit sûrement être mêlé à tout ça. Qui a déjà vu un épouvantail parler et s'agiter de la sorte? dramatisa une femme au long nez pointu avec une verrue sur le menton.

– Ah oui, dit une jeune femme en secouant son doigt sous le nez d'Ed, depuis que la reine Rouge essaie de reprendre le pouvoir, il y a de plus en plus de créatures étranges qui rôdent dans les parages. Je vous le dis, moi : on devrait le chasser et fonder notre nouveau patelin ici.

– Et comment l'appellerait-on? dit la femme au nez pointu les lèvres pincées.

– Euh... euh... Ce n'est pas ça l'important! Chassons le monstre en premier et nous passerons au vote plus tard, répliqua la jeune femme en poussant Ed vers la forêt, évitant clairement le futur sujet de confrontation.

  C'est ainsi que notre charmant épouvantail fut chassé de son propre champ de maïs, qu'il protégeait depuis sa conception même, par les habitants du village d'à côté. Les villageois passèrent bel et bien au vote plus tard dans la semaine, mais ils furent incapables de choisir un nom pour leur nouvelle bourgade. Ils décidèrent donc de plier bagage et de retourner à Shoeville, en écrasant la deuxième moitié du champ en même temps. Ils avaient eu ouï-dire que l'hiver était plus rude dans ce champ que dans leur village, que le maïs d'or était extrêmement dur à arracher, etc. Inutile de vous dire que les paysans étaient affreusement crédules et qu'ils croyaient absolument tout ce qu'on leur racontait. Cependant, si on leur demandait d'où ils avaient entendu la rumeur, jamais une seule âme n'aurait été capable d'en identifier la source comme il arrive avec beaucoup de racontars. En fait, ce phénomène n'était pas propre aux habitants de cette région : tout le royaume de la reine Jaune (mieux connu sous le nom de royaume Étincelant) fonctionnait de cette façon.

  Me voilà déjà à vous parler des deux reines. Il semblerait – c'est ce que j'ai entendu dire – qu'il y a de cela fort longtemps, deux princesses s'affrontèrent pour gouverner le royaume. La bonne princesse, maintenant connue sous le nom de la reine Jaune, vainquit la méchante princesse, la reine Rouge, l'envoyant s'exiler au fin fond du royaume. Les reines étaient aussi connues sous un autre nom, mais afin de ne confondre personne, on ne les prononçait presque jamais... Je les dénomme la Bonne-Méchante reine pour la dirigeante Jaune et la Méchante-Bonne reine pour son ennemie rouge. Ces noms rendaient les habitants mal à l'aise puisqu'ils laissaient sous-entendre que les titres des monarques cachaient quelque chose... Est-ce que cette histoire était vraie? Je ne saurais vous dire, je ne me rappelle plus trop où je l'ai entendue. En tout cas, c'était la reine Jaune, adorée de tous, qui gouvernait le bon peuple crédule du royaume Étincelant. Je sais d'expérience que les apparences sont souvent trompeuses...

  Néanmoins, revenons-en à Ed qui venait tout juste de se faire chasser de son précieux champ. Un peu désemparé, notre épouvantail ne vit d'autres choix que de partir à la recherche du présumé pantin de fer maléfique. Il pourrait fournir des excuses aux habitants de Shoeville et s'expliquer. Lorsqu'il trouva un passage coupé à la faux dans la forêt, il sut qu'il était sur la bonne voie. Il suivit le chemin tailladé, les mains dans les poches, sifflotant légèrement, inconscient de la grande aventure qui l'attendait. Peu à peu, sans qu'il en prenne conscience, le sol devint de plus en plus spongieux comme tendent à faire les sols marécageux. La flore évolua en champignons et plantes de moins en moins hospitalières et des croassements de créatures étrangères emplirent l'atmosphère. Ed était maintenant rendu aux Marais : un des cinq territoires du royaume de la reine Jaune. Endroit où il allait se faire des compagnons de route inattendus... 

 

Oops! This image does not follow our content guidelines. To continue publishing, please remove it or upload a different image.
Les Aventures de l'épouvantailStories to obsess over. Discover now