Chapitre premier, et final

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Le plafond qui se dessine dans la pénombre au-dessus de sa tête n'a pas changé depuis la veille. C'est le même plafond qui le contemple depuis des semaines, des mois, des années - depuis toujours éventuellement - et qui le toise de sa hauteur. Il l'écrase, même, malgré son immobilisme, battant le rappel des jours qui se suivent et ne changent pas.

L'homme tâtonne le matelas qui l'entoure, à la recherche de son téléphone, s'en saisit et l'allume. Il émet un grognement sourd tout en plissant les yeux alors que la lumière l'aveugle. 16h47. Il n'a pas assez dormi. Il dort mal ces temps-ci et depuis quelques années déjà. Il s'est fait à l'idée mais son corps, lui, ne s'habitue pas. Son dos est comme traversé de mille aiguilles, ses muscles affaiblis sont raides sous la masse de graisse, son cou tire, ses yeux brûlent, sa langue est pâteuse, son estomac aigre.

Il reste étendu là un moment, laissant son esprit retrouver son chemin dans cette brume épaisse. Pourquoi se presser ? Il aura bien assez de difficulté à remplir sa journée une fois levé. Aucune notification de message. Il vérifie tout de même, par automatisme, son mail, Facebook, Whatsapp, Tinder, Meetic, Adopte, Happn. Rien. Alors, puisque le monde ne donne pas de nouvelle, il décide d'en prendre et lance Twitter, faisant défiler laconiquement les messages sur son écran.

C'est sa vessie qui finit par le traîner hors du lit. Sa tête bourdonne. Chaque pas est une épreuve. Il écarte les carcasses de bouteilles tout en marchant jusqu'aux WC où il poursuit sa lecture. Des forêts qui disparaissent, des peuples qui se soulèvent, des gouvernements qui se provoquent, une planète découverte, une espèce disparue, ... Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Il passe par la salle de bain prendre un t-shirt et ne jette un œil ni au lavabo, ni au miroir, ni à la douche. Plus tard, se dit-il. Peut-être. Il s'installe alors devant son PC, un paquet de chips à la main, et boit une gorgée à la bouteille de Coca restée de la veille. Il n'y a plus de bulle. C'est infecte. Son bureau est jonché des restes alimentaires des dernières semaines. Il lui arrive de débarrasser quand l'énergie est suffisante, mais cela est rare.

Les minutes passent lentement, l'homme attend que le sommeil daigne revenir pour qu'il puisse enfin clore cette journée. C'est son seul témoin du temps passé dans l'obscurité de son studio. Il parcourt la toile, répond à quelques posts sur des forums qu'il fréquente, il laisse son application musicale égrainer les chansons qu'elle a choisit pour lui, des chansons qu'il est supposé aimer. Il vérifie ses messages, de nouveau. De nouveau, rien.

Quand ses chips sont terminées et sa bouteille vidée, il lance une partie de jeux vidéo. Puis une autre. Et une autre. Jouer est la meilleure activité qu'il ait trouvé pour faire passer le temps, bien que cela n'attire pas le sommeil. C'est pourquoi lorsque la lassitude surpasse sa motivation à jouer, il lance un film et boit. L'alcool seul fait venir le sommeil. Et surtout, c'est efficace contre les pensées qui vous assaillent au moment de dormir.

Titubant, il se traîne jusqu'à la salle d'eau pour vomir mais n'arrive pas à temps. Maculant le sol, puis dérapant dans son propre fluide, il percute la porcelaine du lavabo dans sa chute. Au sol, le sang de son crâne se mêle à ses régurgitations. Sa vue trouble s'éteint. Ou est-ce son cerveau qui n'interprète plus les signaux reçu ? Il fait désormais noir au milieu de l'obscurité. L'homme est loin. Il ne sent plus les douleurs de son corps, le poids du vide de sa vie, l'angoisse du lendemain qui arrive toujours.

...

Combien d'heures, de jours ont passés avant que sa conscience ne s'éveille ? Combien de mois ? Il se sent se lever, péniblement, pose ses mains sur le rebord du lavabo et fixe le miroir. L'odeur doit être aigre dans la pièce mais il ne sent rien. Il n'a de place dans son esprit que pour l'interlocuteur qui le fixe, les traits tirés et les yeux cernés. Il les ferme péniblement et, lorsqu'il les ouvre de nouveau, c'est un enfant qui lui fait face. Un enfant qu'il a bien connu. Il devait avoir une dizaine d'année à cette époque... et il était heureux. D'ailleurs il se sourit.

Comme c'est étrange de revoir un sourire sur son propre visage. Est-ce lui ou le reflet qui sourit ainsi ? Impossible à dire, il ne sent plus ses muscles. Alors il regarde, fasciné, le sourire sur l'enfant d'en face. Tout était tellement plus simple à cette époque. Qu'est-ce qui avait bien pu changer ?

C'était avant le regard de ses professeurs sur ses résultats, c'était avant le regard des filles sur son corps d'adolescent, avant le regard de sa famille sur son chômage, avant le regard de ses amis sur sa résignation.

Sa gorge se serre à ces souvenirs et alors qu'une larme roule sur sa joue, il sent la main de l'enfant sur son épaule. Et son regard réconfortant. Ses lèvres forment en silence les mots suivants : ce n'est pas ta faute. Et, comme l'écho d'une pierre dans l'eau, ces tendres paroles muettes résonnent et raisonnent. Alors que le regard de l'enfant s'assombrit.

Non, lui non plus n'était pas si heureux. Derrière son sourire juvénile se cachait déjà les prémices de son futur, les mots de désencouragement et de désamour de ses parents. Comment grandir et s'aimer quand on n'a pas appris ce qu'est l'amour ? Comment le reconnaître dans les gestes des autres ? Lorsque le regard d'un parent n'est que désapprobation alors tous les futurs regards le deviennent. Même celui d'un professeur bienveillant, d'une adolescente timide, d'un cousin inquiet, d'une amie fidèle.

Avant tout c'est son propre regard qui nous renvoie ce mépris reçu. Et on finit par éviter de le croiser dans le miroir, pour ne plus risquer de se décevoir. Et alors, on s'isole.

L'homme à son tour répond à l'enfant que ce n'est pas sa faute non plus, qu'il mérite une vie meilleure et qu'il est capable de la construire, qu'il est fort, qu'il est doué, invincible, qu'il n'est peut-être pas parfait mais que c'est mieux ainsi, que sa singularité est une qualité et que ceux qui ne l'aiment pas tel qu'il est ne valent pas la peine d'être écoutés.

Il pose ses mains sur les oreilles de l'enfant, les passe dans ses cheveux en bataille et approche sa tête contre lui pour le serrer, le serrer fort comme il aurait eu besoin d'être serré à l'époque. Et il sent son cœur de l'époque battre et résonner contre sa poitrine. Elle dont le cœur est désormais figé.

Comme il regrette de n'avoir été là pour lui, avant qu'il ne soit trop tard.

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⏰ Ostatnio Aktualizowane: May 13, 2020 ⏰

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