Chapitre 1 : Au violon

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Keane – Nothing In My Way

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Matthew était assis sur un des fauteuils de cuir noir, éclairé par les lumières étincelantes qui surplombaient son miroir couvert de mémos (mémos qu'il ignorait, autant que le bouquet de fleurs posé à côté). Sans envie, il se leva et fit une dernière fois le tour de sa loge, ramassant sa veste de scène au passage.

La porte s'ouvrit et il ne se tourna pas. Il savait qui se trouvait là, son producteur. Winston était un homme grand, aux épaules carrées et il portait toujours cette maudite montre hors de prix à son poignet, qu'il regardait constamment quand Matthew lui parlait, comme pour lui rappeler le temps précieux que chaque échange lui faisait perdre.

– Tu n'es pas sur scène et la foule est déjà intenable, l'informa Winston. Arrange-toi pour que chacun d'eux meure de revenir lorsque ce sera terminé.

– Je sais, répondit Matthew en enfilant la veste.

– La maquilleuse ?

– Elle est déjà passée.

Matthew jeta malgré tout un bref regard au miroir et son reflet le lui rendit. Sa silhouette élancée et ses yeux gris étaient parfaitement mis en valeur par le costume qui avait été réfléchi pour. Ses cheveux noirs avaient été coupés et coiffés pour donner l'impression de ne pas l'être. Il était éblouissant, sans la moindre imperfection, comme toujours quand il apparaissait en public.

La porte de la loge s'ouvrit une seconde fois sur un membre du staff.

– L'équipe technique vient de terminer les dernières vérifications. Cela va être à vous.

En sortant dans le couloir en direction de la scène, Matthew pouvait déjà entendre la clameur de la foule. Plusieurs personnes lui souhaitèrent bonne chance, mais il garda le silence. La scène fut plongée dans les ténèbres et les cris irrépressibles de public redoublèrent d'ardeur. On lui donna le signal et Matthew prit place au centre de l'estrade qui avait été décorée pour la nuit. Dans la pénombre il percevait l'immensité de la salle dont chaque siège était occupé et ceux qui se pressaient dans la fosse. L'assourdissante clameur s'amplifia encore quand la lumière des projecteurs se braqua sur lui, l'aveuglant une fraction de seconde.

Puis Matthew avança vers le public. Il jeta un regard vers les spectateurs, tout au fond. Il savait que ces derniers ne pourraient jamais le voir autrement qu'à travers les écrans géants et avaient malgré tout dépensé une somme juste pour avoir la chance de se rapprocher un peu de lui.

Il le savait. Autrefois, il était à leur place, regardant avec des yeux brillants ceux qui le faisaient rêver et l'inspireraient. Ceux qu'il enviait et à qui il voulait ressembler. Il s'était projeté un avenir glorieux, avait tout sacrifié dans ce but.

Et finalement, il avait échoué.

Oh, sa carrière avait décollé, cela faisait des années qu'on s'arrachait partout sa présence, que chacun de ses spectacles faisait salle comble, mais... En échange, il n'était qu'un pantin de Winston. Un pantin qui n'avait pas même le droit de choisir ses propres mots. Il n'avait rien d'un artiste. Il était juste un produit calculé pour plaire, une espèce de publicité qui flétrirait quand la mode passerait et que son agence jetterait, au profit d'un nouvel artiste plus vendeur.

Cela durerait peut-être un an, deux, dix ? Puis il serait oublié. Oublié parce qu'en fin de compte, il n'avait rien su accomplir. Rien de vrai.

Il acheva le discours qu'il récitait et entendit résonner la musique du hit qui marquait le début de la soirée. Se pliant au rythme, il commença à chanter, passant toute sa frustration dans les paroles qu'on avait composées pour lui. Des paroles creuses, sans significations et déjà trop entendues, mais qui menaient immanquablement à un succès facile.

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