Les porcs avaient enterré Sylve ce matin. Elle les avait regardé ramener son jeune corps, si beau, si délicat, encore paré d'enfance, allongé sur un brancard de fortune avant de le voir disparaître dans la hutte du Krœr. Elle avait eut le temps, avant que Sylve ne soit emmenée, de voir pour la dernière fois son oreille gauche tranchée et de contempler ce qu'il était advenue d'elle. Les joues creusées par la faim, leur rougeur caractéristique s'était comme évaporée sous la paleur mortuaire, son visage si séduisant était devenu effrayant, le visage d'un fantôme accusateur. Ses jambes marquées de griffures encore fraîches témoignaient de sa course dans la forêt de Darolorm. Personne ne s'y trompait, ce n'était pas un Sournoir qui l'avait tuée. C'était sa deuxième fuite. Personne ne survit à une deuxième fuite.
Toute la horde resta sur la place, face à la hutte, attendant dans un silence respectueux que seuls brisaient les cris des nombreux nourrissons appelant la mamelle de leurs mères. Celles-ci ne pouvaient pas apaiser leurs cris, forcées d'attendre avec tout le monde que la ceremonie s'achève pour aller se cacher et faire couler leur lait dans le gosier de leurs rejetons. Les hommes parmi elles lançaient des regards mauvais aux enfants braillant qu'ils avaient eux-même conçus. Les femmes baissaient les yeux, les enfants étaient regroupés en un troupeau silencieux et elle, malgré ses seize hivers, elle qui n'avait toujours pas saigné, elle que les hommes dévoraient des yeux sans rien dissimuler de leurs envies, elle se tenait parmi eux, la tête haute, le regard perçant. Elle savait qu'elle n'avait rien à craindre pour l'instant et se permettait avec assurance de regarder chacun droit dans les yeux, comme un homme rude dans le corps d'une enfant.
C'est alors que le Kroer parut. Haut de deux mètres, il posa de toute son altitude un regard trouble et effrayant sur la foule déjà naturellement apeurée par son aspect. De fait, le Kroer portait sur son corps vieillissant les marques de coups, ses cicatrices, d'une vie sauvage et était doté d'un regard presque aveugle. Dans ses yeux embués de mystères se mêlaient les ombres divines et les étoiles d'autres temps, convergeant depuis son front hérissé d'une coiffe en bois de cerf jusque sous ses sourcils épais, sous ses cils blanc, sous les longues paupières.
«La traitresse est apprêtée», se contenta-il de procammer d'une voix caverneuse.
Il n'en fallut pas plus pour que trois chasseurs aillent dans la hutte pour ramener le corps sans vie enveloppé d'un linceul de toile.
Tous en file derrière le Kroer, ils quittèrent l'enceinte hérissée du village et rejoignirent la fosse. Puisque Sylve s'était enfuit, on ne la hissa pas avec douceur au fond du trou mais on l'y jetta comme un sac trop lourd. Elle fit un son de chair malmenée en heurtant le sol. Chacun se plaça autour de l'immense fosse et tout le monde cracha. Parce qu'elle avait fuit. Le Kroer ne menait jamais à terme la cérémonie pour une traîtresse mais entamait son discours habituel.
«Voilà ce qu'il advient à celles qui se dérobent au devoir de leurs entrailles. Contemplez chacune ce qu'il advient de celles qui refusent leur destin. Contemplez votre bassesse. Voyez où mène l'outrecuidance de fuir ce qui est un honneur. L'honneur de préserver notre race par l'enfantement.»
Il y eut un long silence. Il se mit à bruiner quelque peu.
«Selon la tradition, la traitresse ne sera pas incinérée mais offerte en pature aux Sournoirs. Elle ne rejoindra pas les steppes étoilées de nos ancêtres et errera à jamais à la lisière de la forêt, comme tous les damnés.»
Il y eut à nouveau un long silence et tous attendaient que le Kroer mette fin aux funérailles en reprenant le chemin du village, mais celui-ci reprit la parole.
«J'ai une annonce à faire. Reyra, avance-toi»
La jeune fille fendit l'attroupement d'enfants qui commençaient à gémir et éternuer sous la pluie et se tint droite face au Kroer qui la toisait. Malgré son mépris pour l'autorité des hommes, elle dû ployer le genoux dans la boue et baisser la tête.
«Reyra, tu approches de tes dix-sept hivers et tu ne saignes toujours pas. Tu sais l'opprobe dont tu es couverte. Je crains que les Dieux ne t'aient maudite. Il est nécessaire que tu saignes avant ton prochain hiver ou tu seras exilée de la horde. Je ne peux permettre que tu portes malheur à la horde.»
Elle tressaillit sans pour autant lever ses yeux vers lui, immense, dominant. Le silence était de plomb. Elle savait ce qu'elle risquait à ne toujours pas saigner. Elle savait que cet ultimatum tomberait un jour prochain. Ce jour était venu.
«J'ai donc pris la décision, de te convier dans la salle des soupirs, afin que ton corps mature»
Cette fois-ci, la foule se mit à s'exclamer et un brouhaha terrible éclata, tel que les nourrissons se mirent tous à hurler de froid et de peur en même temps.
«Mais Kroer, jamais une enfant n'a eut droit d'entrer dans la salle des soupirs ! Protesta Lermos au nom de tous. C'est sacrilège, elle n'a pas saigné !
-Silence, tonna le Kroer de sa voix de tonnerre et tous se turent. Elle entrera dans la salle. Mais aucun d'entrz vous ne la touchera. Elle sera là pour regarder. Si ses entrailles ne la font pas femme à force de regarder, elle devra quitter la horde avant l'hiver. Mes paroles sont irrévocables !
-Et quand aura lieu la prochaine réunion dans la salle ? S'aventura à demander Yonnec depuis l'autre côté de la fosse.
-Ce soir même», trancha le Kroer.
Il pivota et parti d'un pas sûr avec toute la horde à sa suite.
Tous le suivi, laissant Reyra ébranlée, encore à genoux dans la boue surplombant la fosse. Elle se releva tremblante, perdue et regarda un long moment son amie abandonnée dans la glaise en contrebas.
«J'aurais dû venir avec toi Sylve, murmura la jeune fille d'une voix blanche. Mais non, je connaitrai ce que tu as fuis au point d'en mourir. Adieu Sylve, je me souviendrai, je n'oublie rien...»
Reyra jeta son regard dans la forêt en contrebas puis tourna les talons en laissant quelques rares larmes se mêler à la pluie et suivit la horde qui s'en allait sans elle.
YOU ARE READING
Cruauté Et Merveilles
AdventureDans monde fictif où les hommes désespérés vivent retranchés de crainte d'être anéantis par les Sournoirs, la forêt maléfique de Darolorm et une ancienne prophétie annonçant l'avènement d'une créature de destruction mettent en péril l'espèce humaine...
