Je suis allongée, seule, dans l'obscurité de ma chambre à coucher. La seule compagnie que je m'autorise est celle de mon téléphone portable, petite boîte électronique et tactile, renfermant bien des secrets, me connaissant mieux que moi-même. Mon téléphone portable que certains parents appellent smartphone ou danger sociétal. Ils n'ont pas tort, mais je l'ai compris trop tard. Je suis accroc. Non pas du fait de pouvoir tout demander à ce cerveau numérique et miniature. Ce qui m'intéresse dans ce ramassis de technologies nouvelles, c'est sa mémoire. Elle renferme en elle mes propres souvenirs, messages, et donc rires, déceptions, amours, trahisons.
Je suis allongée, seule, dans l'obscurité de ma chambre à coucher, la tête tournée vers cette machine, et je sais, je sais que je vais de nouveau craquer, prendre cet appareil mortel dans mes mains et m’infliger la torture ultime. Alors je le saisie et tape lobotomisée le ridicule code à quatre chiffres, gardien frêle de ma vie privée, sur l'écran habillée d'une photo pathétiquement trouvée par une recherche random sur Internet. En un éclair me voilà vulnérable. L'écran change et me laisse la possibilité d'entrée dans ma propre sphère privée, ironique n'est ce pas? Un frisson parcourt ma colonne vertébrale en faisant glisser mon doigt entre les dizaines d'applications de la page d'accueil.
La voilà! La « galerie photos » , le royaume de la nostalgie, qui a pour sujets, des moments passés, terminés et jamais réitérables. C'est là ma torture éternelle.
Je me vois sourire, évidemment, un faciès enjoué sur des images privées d'espace temps. Je le contemple. J'aimerais l'enlever de ces photos, l'arracher de mon visage, et faire tomber le masque de gaité que je me fatigue à traîner inlassablement. Vous savez, c'est éreintant de devoir à chaque instant faire semblant. Ne pas montrer ses réels sentiments, se cacher d'une incompréhension certaine et d'un isolement sociale qui l’est d’autant plus. Je regarde ce sourire et me dis que j'ai de la chance. Car malgré qu'il soit factice, j'ai au moins encore la force de l’arborer, ce qui pour certains est un temps aboli depuis bien trop longtemps. Je pense à toutes ces personnes qui ont abandonné, qui ont franchi le pas, qui ont découvert l'autre monde, un monde où ils ne souffrent plus. Et je me demande si nous sommes courageux d'affronter nos démons sur cette terre ou si nous sommes trop peureux et égocentrique pour nous donner à l'inconnu.
Un bruit interrompt ma réflexion macabre, il pleut dehors.
Le vent, la tempête, le tonnerre, ils ont tous répondu présents, frappant de pleins fouet les volets de ma fenêtre Nord-Est, faits de vieux bois à la peinture blanche écaillées par le temps et par les saisons successives de plusieurs décennies déjà. Cette maison appartenait à mon arrière grand-mère, ancienne victime de l’histoire du pays. Veuve à trente-quatre ans d'un mari partit défendre sa nation et représenté sa famille en tuant au combat, les pères, les frères et les enfants d’autres femmes, nées selon lui entre les mauvaises frontières créés par l'homme. Si c'est cela pour vous un héro de guerre, de la patrie. Alors je suis rebelle, car, je prône la vie, car je prône le dialogue, et je crois fermement que ce sont les hommes qui se cachent derrière une armée de pauvres gens qu'ils faudrait abattre.
Il pleut toujours dehors, comme-ci les nuages me comprenaient. Comme-ci mes pensées les attristés et qu'ils désiraient me témoigner leur compassion, tout là haut, inatteignables dans un ciel gris de Payne. Et j'entends ruisseler là dehors, l'eau dans la gouttière qui abrité cet été même un essaim d'abeilles. Je crois alors avoir oublié mon prénom l'espace d'un instant. Qui suis-je ? Et vous ? Une chose est sûre, à mon grand regret nous sommes tous des menteurs, et même le plus honnête des homme et un escroc à sa mesure, car nous voulons tous préserver notre intimité, nous avons des choses personnels que nous tenons à maintenir cachés, n'est ce pas là le propre du menteur, que de ne pas dévoiler toute l'entière vérité?
Je suis à présent assise, seule, dans ma chambre à coucher, avec pour petit faisceau de lumière, une photo de moi tenant un tournesol fraîchement arraché de ses racines durant l'été 2015 en Provence, affichée en pleins écran sur mon téléphone portable. Je respire tout en sortant un pied après l'autre de mon lit, et me voilà debout, prête à conquérir le monde. Mais qui suis-je?
Une jolie mélodie se fait entendre discrètement comme pour contrebalancer la confusion de dehors, un subtil mélange entre de la pop et du rap espagnol. Une personne frappe des mains au rythme des percussions et de la guitare. Une voix s'élève au-dessus de la musique originelle, une voix familière, dynamique et rassurante. La voix de ma mère. Elle chante dans la langue d'un pays du soleil au milieu du salon, éclairé par une lumière artificielle en plein jour. J'aime ma mère, même si elle est folle. Sûrement une hérédité familiale que j’aurais la chance de connaître un jour. J'ai entendu que le plus beau cadeau et celui dont on ne s’attend pas. J'aimerais pouvoir reprendre ma mère dans mes bras, comme quand j’étais enfants et que j'avais peur de l'orage. Je la vois danser et sourire aux personnes qu'elle s'imagine l’applaudir. Si la folie de ma mère la rend heureuse, j’adorerais qu'elle me partage son bonheur. Mais elle m’ignore et continue avec frénésie sa parade infernale, pour séduire ses propres illusions.
J'avance avec délicatesse vers la cuisine, me sers un bol de céréales et m'assois à la table en chêne vernis que mon oncle Francis nous a lui-même confectionné. Mon oncle est menuisier, quand maman avait encore toute sa tête, elle disait souvent qu'il avait de l'or dans les mains et que c'était lui qu'elle aurait dû épouser, à la place de mon père, un ivrogne et un piètre amant d'après elle, qui l'a abandonné aux bras de la démence alors que lui s'en allé vers ceux du compte en banque d'une vieille femme riche. Je pense que tout ça n’aurait pas déplu à mon oncle, qui aujourd'hui est le seul homme à encore franchir la porte de chez moi.
J'aurais aimé restée là des heures, à contempler la poésie acharnée que ma mère produit avec son corps sur cette chanson enjouée, mais le temps me presse, 14h48, je suis déjà en retard.
J'enfile ma tenue la plus décontractée possible pour ne pas dire repoussante. Un pantalon cargo noir, une paire de bottes de pluie souillée par une pellicule fine de poussière et quelques éclat de terre, un tee-shirt ACDC bien trop large, trouvé au rayon garçon, et une veste en velours côtelée beige foncée qui traîné depuis des années dans le carton du grenier où ma mère range ces affaires de sa plus belle époque. J'attache mes cheveux en queue haute, ainsi les pointes viennent caresser ma nuque. Je me maquille tout de même un peu, plus pour moi que pour les autres, un peu de mascara, un blush rosé et un gloss pailleté plutôt discret. J'attrape mes clefs et les balance à l'intérieur de mon sac à main. Quelle heure est-il? Je lance un dernier regard à ma mère, remarquera-t-elle mon absence? Il est 15 heures, je dois partir.
Une puissante force me pousse vers l'arrière, comme pour m’inciter à rebrousser chemin. Je marche à contre courant d'un vent impitoyable. Je dois traverser toute la ville sous cette pluie torrentielle qui vient me gifler le visage, liguée avec la tempête pour m'empêcher d'avancer. J'incarne alors une jolie métaphore de la persévérance et du courage, seule, quand les éléments se déchaînent, n’attendant pas leur tour mais frappant à l'unisson pour me violenter. Mais même au ralenti j'avance, je dois y aller, j'en ai besoin.
Les enseignes lumineuses des bars et magasins de la rue principale colorent chaque gouttelettes d'eau du sol et des vitres, se reflétant dans ces millions de petits miroirs, elles font prendre à la ville une couleur rouge sang. Je sors de mon sac à main mes écouteurs, je les places avec beaucoup de difficulté sur mes oreilles, je dois mis reprendre à deux fois. Je les branche à mon téléphone portable, et recherche dans ma playlist la musique parfaite pour m'accompagner. « make it rain » de Ed Sheeran, je trouve ça sarcastique dans de telles circonstances. 15h15, toujours dehors à me battre contre les dieux du ciel. Je commence à geler, la mucosité me colle au nez, et un mal dévastateur s'empare de ma tête. Je suis plus qu'à sept cent cinquante mètres d'un semblant de chaleur. Je sers le point et continue ma traversée.
Je travaille dans une station essence à la sortie de la ville, de 18h00 à 22h00 la semaine et de 15h05 à 03h00 le week-end. Je côtoie tout les jours des routiers, des bikers, des vacanciers, des voyageurs perdus et quelques gens d'ici venue faire le plein de carburant voiture ou alimentaire tard dans la nuit quand les autres magasins sont fermés. Je croise aussi certains jeunes qui pensent pouvoir m’acheter de l'alcool illégalement. Entre deux clients quand la zone est déserte, je me plaît à dessiner sur les serviettes en papier posées à côté de la machine à café. J'utilise en général un stylo-bille et demi par mois. Mon patron me reproche souvent d'avoir l'esprit embué par la rêverie, que mes émotions me dirigent, que les créatifs sont trop faibles pour survivre au monde des vivants restreints par la réalité. Je l'entends déjà, la voix poussée dans les graves, me dire que mon retard sera retenu sur ma paie et que ma tenue vestimentaire pourrait être plus attrayante et que c'est d'ailleurs seulement pour cela qu'il a engagé une femme. Il aime m’humilier, me rappeler qu'il est mon supérieur de par son statut et de par sa nature masculine et perverse. Malgré cela, j'aime mon travail. Il n'est pas si épuisant, me permet d'avoir de quoi payer une partie des soins psychiatriques de ma mère, et de discuter avec des hommes aux paroles charmantes même si elles sont emplies d'arrières pensées douteuses. Certains de ces hommes sont les parents d'élèves de mon lycée. Vieil établissement public portant le nom du célèbre écrivain « Albert Camus ». Je fais des études littéraires que je déteste, c'est d'ailleurs pour cela que j'ai redoublé deux fois. Moi, ce que j'aime c'est le dessin, la peinture, la sculpture. Mais je dois obtenir mon baccalauréat et gagner une somme d'argent plus importante si je veux un jour rentrer dans l'école de mes rêves, « l'école des beaux-arts d'Anne Ferry ». Oui c'est ça que je veux! Je veux être élève d'Anne Ferry. Et je ferais tout pour y arriver.
Je suis Adelma Price et je vais réaliser mon rêve, je le sais.
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La fille aux bottes de pluie
Short Story"Bonjour à tous. Pardonnez mes bafouillages et mon stress, je n'ai pas l'habitude et je n'aime pas faire ça. En réalité je sais même pas pourquoi je suis là, avec vous, en ronde, ce soir. Je voulais commencer par vous dire que c'est peut être bien l...
