Embrun, vers le lac

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[Une jolie promenade racontée avec le style de Philippe Delerm, autant que je puisse]


C'est un matin las. On a dormi, pourtant on se réveille flapi comme d'un sommeil beaucoup trop court ou troublé par des rêves exténuants. La fatigue est là mais le sommeil n'y est plus. Heureusement, des brins de soleil poussent au travers du volet en bois, augurant une belle journée de printemps. Sinon, c'est certain, il serait délectable de rester allongé à lire quelques pages d'un ailleurs plus engageant. Après s'être ébroué un peu, on se lève tout de même, grignotant ce qui traîne avec un café qu'on a patiemment écouté goutter — qu'elle est lente cette cafetière !

Embrun, dont le nom fleure bon l'écume des vagues se fracassant sur le granit breton, est en fait une petite ville posée dans un froncement alpin. Elle se situe à une altitude moyenne mais semble attirée par les hauteurs bien plus que par une glissade vers la plaine. Qui ne voudrait, par pure concupiscence, posséder ces rocs gigantesques, ces pics visant le ciel et leur insolente blancheur ? Ils doivent dépasser les deux mille cinq cents mètres, les mélèzes ne parvenant pas à gravir les pentes jusqu'aux sommets. La ville se montre fièrement, du haut de sa falaise. Rome en avait fait une capitale, Vauban y avait mis sa touche fortifiante, aspirant à l'inexpugnabilité. Depuis cinq cents ans, le chef de l'État français en est le premier chanoine. Juchée sur son promontoire taillé dans le poudingue, l'altière a cette appétence hautaine. Ses lignes de chalets montent comme des bras élancés vers les monts enneigés. Elle semble s'agripper aux pentes raides pour tenter de se hisser encore plus haut.

En aval, les choses sont plus planes mais non dénuées d'intérêt. Dans la journée, on se décide à partir en voiture jusqu'à l'imposant barrage de Serre-Ponçon. Le ciel est azur, comme celui du sud de la France, cependant un air vif rappelle que ce n'est que mars dans les Alpes.

On commence à longer le lac, la route monte et redescend de nombreuses fois, elle quitte par moment la rive pour la regagner ensuite, à des altitudes fluctuantes.

Le paysage est somptueux, la neige calotte encore le haut des montagnes, l'eau est d'un turquoise profond. On s'arrête, à l'occasion d'un coude à peine aménagé de gravier, sur le bord de la chaussée, pour profiter du spectacle, prendre quelques photos. Puis, après une grande inspiration distillant l'oxygène frais dans les poumons, on remonte en voiture. Après un départ nonchalant, on aperçoit, à peine plus loin, un autre décrochement de l'accotement donnant une bien meilleure perspective. On se stationne à nouveau. Cela paraît ridicule, ça se faisait si vite à pied ! Cependant, en effet, le tableau est bien plus beau, c'était le bon choix. Le ridicule est si faible.

On repart et rebelote ! Il y a cette certitude que si l'on veut profiter pleinement de ce moment et repartir repu de paysages, il faut stopper à ce point-là, encore. On y aperçoit un promontoire dégagé qui donnera des photos souvenirs du plus bel effet. Le petit parking suivant semble toujours meilleur que le précédent, faut-il se raisonner ? Non, cela continue plus ou moins sur ce rythme, pourquoi se restreindre et rentrer frustré quand le temps n'est pas compté ? N'est-ce pas la valeur de la vie, ces temps gagnés sur les remplissages contraints ?

On reprend la promenade motorisée, admiratif, se délectant des panoramas. Quelques autochtones venant de face, connaissant l'itinéraire par cœur, coupent les virages sans vergogne, certains frôlant le véhicule dans une ignorance dédaigneuse. Il n'y a pas de ligne médiane délimitant les voies. De toute manière, l'important sur les routes de montagne, ce n'est pas de savoir où est le centre mais de voir où sont les bords ! La sérénité sera proportionnelle à ces petites certitudes blanches. Ils vont vite. Après tout, ils sont chez eux, on n'est que visiteur, même pas un invité. Cela se remarque aisément : conduite lente, hésitations​, la tête tournée côté paysages, prenant garde à la fois à ne pas se déporter au milieu de la voie ni trop près de la falaise inquiétante — cette petite barre métallique entre deux plots de béton vieilli n'arrêterait pas notre engin. Ils sont de la montagne et ils connaissent, eux. On est de la plaine. Ils ne prennent plus le temps de regarder le paysage...

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