C'était une sorte de mamelon. Une excroissance rocheuse qui, si on se tournait vers le nord, formait une bulle pierreuse irrégulière. Si par contre on portait le regard vers le sud, on devinait le ravin à quelques pas. Pour tout promeneur qui serait passé par là en ce bel après-midi d'été, Lucien Zé, assis, les bras noués autour de ses jambes repliées, aurait semblé perdu dans ses pensées. Il était pourtant bien loin d'être égaré et son esprit ne battait pas la campagne. Il remettait de l'ordre. Repassait mentalement la liste des choses qu'il avait voulu voir faites avant aujourd'hui. Il était immobile, ses cheveux mi-longs à peine décoiffés par le vent chaud. À proximité, un monticole bleu chantait. Soudain il prit conscience de la mélodie et ce qu'elle signifiait. Il considéra le buisson proche et fit le lien. Lucien se dit qu'il venait d'importuner un être vivant pour la dernière fois sur cette terre. Ce fut l'élément qui déclencha son impulsion. Il se leva, laissa derrière lui son sac à dos et franchit les quelques pas en pente douce qui le séparaient du ravin. Il eut à peine un regard vers le bas pour apprécier une fois de plus la profondeur du gouffre. Résolu, il sauta à peine. Il imprima juste une légère impulsion et décolla dans un mouvement qu'il espérait élégant.
Surtout ne pas glisser. Que son pied ne parte pas en avant et que son corps n'ait pas à le suivre dans une glissade pathétique qui aurait distillé le poison de la peur dans sa détermination si pure. Que cela ne fasse surtout pas de son envolée magnifique la dégringolade ridicule qu'il redoutait par-dessus tout. Il chutait. Il chutait et le temps se dilatait. Il prit soin de tomber en avant, de rétablir son saut pour se présenter tête la première. Sa légère battue avait été suffisante pour qu'il exécute le mieux possible ce qu'il lui semblait être un saut de l'ange : bras écartés, torse en avant, figure altière... Il se mit donc rapidement dans la position qu'il avait prévue avant cette petite figure de style. Il chutait donc maintenant tête la première. Bien entendu, il voulut aussitôt remonter. Que lui avait-il pris ? On doit toujours se méfier des décisions que l'on prend sans hésiter. À tous les coups, ce sont des gestes qu'on regrette à peine posés. Il prit conscience, bien sûr, que c'était risible. C'est comme s'il se voyait tomber, tel un cabot de dessin animé qui tendrait la main pour agripper le surplomb du gouffre. Celui-ci, et c'est bien pour ça qu'il l'avait choisi, n'avait pas d'arête salvatrice. Pas de bout de rocher à saisir si sa détermination faiblissait. Il s'imagina donc battant des ailes comme une poule maladroite pour tenter de remonter et prit conscience qu'il était bien difficile de mourir dignement dans ces conditions... Ça lui permit en tout cas de se concentrer sur sa chute. Il jeta juste un coup d'œil au paysage, mais revint aussitôt à son sujet. N'avait-il pas précisément parcouru la région de nombreuses fois dans le but d'éviter ce genre de distraction ? Observant l'effet du vent sur les arbres accrochés à la falaise, s'imprégnant des jeux de couleur que formaient les vagues sur la mer en contrebas. Scrutant jusqu'à l'écœurement la beauté de ce tableau bucolique. Il avait consacré tout ce temps à s'en repaître pour ne pas, au moment le plus fort de son geste, se laisser déconcentrer par la grandeur du paysage. Mourir dans un écrin, c'est ce que, très romantiquement, il avait donc désiré. Mais si c'était le cadeau qu'il réservait à sa dépouille, il ne fallait pas pour autant que l'acuité de sa conscience en soit émoussée. Il détourna donc avec fermeté son attention de l'hypnotisant paysage et tenta de focaliser son esprit sur ses dernières secondes d'existence. Et il se dit que ça ne se passait pas du tout comme il l'avait cru. Comment se faisait-il qu'il ne ressentait pas la moindre montée d'adrénaline ? Et surtout, où étaient les images de sa vie sensées défiler dans son esprit ? Devant lui, il n'y avait que du sol, très loin, très petit qui se rapprochait doucement. Mais son accident de voiture ? Absent. Son premier baiser ? Bernique. La douleur qu'il avait ressentie lors de la mort de son père ? Peau de balle. Et quand il avait reçu, lors du match de foot où ils avaient été humiliés, lui et son équipe... Contre qui déjà ? C'était flou, plus moyen de revenir ni sur des noms ni sur des visages... Il avait reçu le ballon dans les couilles. Bien sûr, il s'en souvenait, on n'oublie pas ce genre de choses (on en est persuadé sur le moment, en tout cas). Où est pourtant passée cette image qu'il pensait imprimée à tout jamais dans son esprit ? Combien de fois n'avait-il pas dit "C'est un truc que je n'oublierai jamais, ça...". Parfois en riant aux larmes, parfois les dents serrées de rage ou de douleur. Pour cette histoire de ballon, pour sa main coincée dans la portière de la voiture, pour son ami qui vomit les douze Irish coffees consciencieusement ingurgités lors d'un enterrement de vie de garçon, pour la première petite amie qui l'a trahi en couchant avec un autre? "Où sont toutes ces putains d'images, maintenant que je tombe et que je vais mourir ? Qui ai-je aimé quand j'étais en maternelle ? Et à l'école ? Comment s'appelait cette institutrice qui ne m'aimait pas et avait pris un jour le sadique plaisir de m'humilier devant la classe en vidant mon cartable sur le sol, démontrant avec cruauté mon manque d'ordre. Je peux encore évoquer ce souvenir, mais je ne le vois plus. Ai-je inventé ma vie et mes souvenirs que je ne puisse plus les voir ? Si ma vie est un film, où est la bande son et où sont les prises de vue ?"
Il chute encore. Peu à peu, le sol rocheux qui borde l'étendue d'eau se rapproche, mais ça n'a pas l'air d'être pour tout de suite. Il a encore le temps de vérifier sa position. Il faut tomber tête la première pour éviter de se louper. Il a entendu des choses horribles sur des gens qui sont tombés de haut. Certains ne sont pas morts. Ils ont atterri sur des sapins qui ont amorti la chute. Parfois les laissant indemnes sans même une égratignure. Parfois au contraire les laissant agonisants des heures durant. Crevants seuls là où pas un chemin ne se dessine. Là où pas âme qui vive puisse être d'une aide quelconque. Pas même un loup qui pourrait mettre un terme aux souffrances d'un seul grand coup de gueule... Tomber tête la première. La boîte crânienne va tout prendre et ne lui laisser aucune chance. Même si par malchance il évite le surplomb rocheux et tombe à l'eau. Surtout, surtout, ne pas tomber sur les talons. Il a entendu des choses horribles sur des gens qui étaient tombés sur leurs talons: sous le choc les jambes sont remontées dans l'organisme et sont sorties par les épaules. Il a entendu dire que le gars était mort deux heures après. Il se fout de savoir si c'est possible, il veut juste que sa tête touche le sol la première.
Il chute toujours et corrige encore la position de son corps. Le vent a tendance à le faire pivoter et à le pousser vers la paroi qui, – à présent abrupte – se rapproche sensiblement. Régulièrement, il lui semble que s'il tend la main, il pourrait toucher les rochers ou la végétation qu'il voit maintenant défiler à une vitesse folle. Il a fermé l'eau, il a résilié son abonnement à Europ Assistance – preuve s'il en est qu'il ne voulait pas se donner une chance de rater son coup –. Il a souri une dernière fois à la jolie caissière du supermarché, en mettant dans ce sourire toute la palette des émotions qui le submergent quand il pense à elle. Comme s'il pouvait de la seule force de son regard lui faire comprendre ce que son sourire à elle, solaire, a bien des fois déclenché chez lui. Et il se dit amèrement que même son visage a lui aussi disparu. Il tombe et est soudain happé par une branche. Le sol n'est plus qu'à quelques mètres et ce bout de bois d'un coup lui coupe le souffle. Il sent son corps heurter le tronc quasiment à l'horizontale et, violemment retourné, fonce soudain beaucoup plus vite vers le sol. Il sent alors ses talons percuter la roche, comme si la force de la chute pouvait briser la pierre sur laquelle il vient de frapper. Mais celle-ci est plus résistante et il sent son bassin exploser sous la poussée de ses jambes. L'arbre lui avait coupé la respiration, le choc ne l'aide pas à la retrouver. Il regarde passer ses cuisses le long de ses oreilles, sent ses vertèbres jouer aux dominos dans sa gorge et a juste une pensée avant que brutalement la lumière s'éteigne: Et meerde !
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Etherland - Sois comme l'eau
Science FictionLucien Zé a tout pour lui : il est en forme, il est jeune, plutôt beau gosse et sa vie n'est pas un désastre. Alors pourquoi saute-t-il de cette falaise par ce bel après-midi d'automne ? A quelques mètres de la fin de sa chute, rien ne se passe comm...
