JULIETTE
19 février 2019
Quatorze ans se sont écoulés depuis la dernière fois que j'ai vu Quentin.
Quatorze ans où il ne s'est jamais passé une seule journée sans que je ne pense à lui, ou me demande ce que je ressentirais si je le croisais après tout ce temps.
Quatorze fichues années où je sors toujours de chez moi un minimum présentable à ma manière, c'est-à-dire avec ce look de rockeuse qui me colle à la peau depuis mon adolescence, juste au cas où.
Quel est donc la probabilité pour que je le croise un jour où mon potentiel pouilleuse est à son max ? Quasi nulle ! Et pourtant. Aujourd'hui, j'ai un rhume carabiné et par conséquent le nez comme une patate et des yeux de lapins malades, la raison pour laquelle je ne me suis pas maquillée ce matin. Et que dire de mes cheveux bruns qui n'ont pas vu une brosse de la journée, coiffés en ce chignon flou qui fait stylé chez certaines chanceuses mais vous l'aurez compris, pas chez moi.
Bienvenue dans la vie de Juliette et sa dégaine à faire peur un amateur de film gore !
Mon cœur bat la chamade, mes joues brûlent, la tête me tourne.
On pourrait accuser ma crève, mais il n'en est rien.
Face à mon grand amour de jeunesse, j'ai à nouveau quatorze ans, l'âge où je suis tombée tellement amoureuse de lui que deux enfants et une relation de treize ans avec un autre plus tard, il reste le seul qui réussisse à détraquer toutes mes fonctions corporelles en quelques secondes.
Au moins, à l'époque, la parole fonctionnait bien ; nous pouvions discuter des heures sans qu'aucun silence n'apparaisse ; et même lorsque c'était le cas, ils n'étaient jamais gênants. Ici, cela fait environ trente secondes que nous nous fixons avec des sourires crispés, et le seul mot que j'ai prononcé jusqu'à présent est un éloquent « salut ». Si vous trouvez que trente secondes, c'est court, cela signifie que vous n'avez jamais réchauffé un truc au four à micro-onde en ayant faim.
Quentin détourne les yeux et se met à regarder distraitement les gens qui passent autour de nous, pressés de rentrer chez eux après leur journée de travail, tous inconscients de la tempête qui se déroule dans ma tête. Vite, Juliette, trouve un truc à dire avant qu'il ne s'en aille et qu'il ne s'écoule encore quatorze ans avant que tu ne le revois. Note que là, tu auras le temps de bosser sur un solide sujet de conversation.
Si nerveuse que chaque extrémité de mon corps picote, je me racle la gorge. C'est ce que font généralement les gens avant de prononcer un discours. Peut-être que cela va m'apporter verve et spiritualité, qui sait ?
— Qu'est-ce que tu deviens ?
Applaudissez, mesdames et messieurs, nous avons trouvé la gagnante de notre concours d'éloquence ! Je rougis encore plus, dans la mesure du possible sans que mon visage n'implose, évidemment.
Tout n'est pas perdu puisque Quentin reporte son attention sur moi. Je note que les années écoulées ont loin d'avoir été vaches avec lui, que du contraire. Les rares traces ingrates d'adolescences qui persistaient à ses dix-huit ans se sont envolées. Ses cheveux blonds qu'il portait aux épaules sont désormais coupés courts, dans cette coiffure en vogue rasée aux tempes mais au reste plus long, ses joues arborent une petite barbe de deux jours qui ma foi lui va fort bien, des petites rides ont remplacés les boutons et, du peu que me laisse voir son duffle-coat, je suis quasi certaine qu'il s'est élargi des épaules. Et que dire de ses magnifiques yeux bleu océan ? Tout ça n'est guère bon pour la menace d'implosion de mon visage.
— Oh, tu sais, répond-il, l'air distrait, pas grand-chose.
Est-ce que je le dérange ? Est-ce que ça l'ennuie de me revoir après toute ces années ou, pire, est-ce qu'il s'en fiche ? Je me racle à nouveau la gorge – j'ai compris que ça ne va pas m'apporter l'inspiration, c'est juste la faute de mon rhume – et remets en place une mèche de cheveux derrière mon oreille. Je me demande ce qu'il pense de mon côté rasé, de mes lobes élargis, de mon piercing au septum et de mon look adulescent en général. Je me sens cruche avec mon jean slim noir déchiré, mes Docs défraîchies et mon perfecto – qui est sans doute responsable de mon état, au mois de février je ferais mieux de porter des fringues moins stylées mais plus chaudes – alors que lui est habillé élégamment. En plus de son duffle-coat et d'une écharpe en laine, il porte un pantalon en velours côtelé beige et des chaussures en daim au bout légèrement pointu. Oserais-je dire qu'il est sexy ? Flutain oui !
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Quatorze ans plus tard
RomanceC'est tout à fait par hasard que Juliette croise en rue Quentin, le chanteur/guitariste de son groupe d'adolescente où elle était bassiste, mais aussi le garçon dont elle était éperdument amoureuse bien qu'il ne se soit jamais rien passé entre eux...
