Sauce tomate

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            Il y a une grande table en bois sans nappe. On a posé au centre une assiette blanche remplie de spaghettis qui s'entortillent lentement. Ce sont les tresses d'une jeune fille, elle a les cheveux dorés. Et deux grands yeux noisette, mais là ils sont fermés à cause de la poussière et de la peur.

Devant la table, assis sur une chaise elle aussi en bois, il y a un enfant qui regarde l'assiette. Il enroule un spaghetti autour de son doigt, c'est la chevelure d'un garçon. Il est plus petit que la fille qui le tient dans ses bras. Très maigre, très brun, il a une petite bouche carmin découpée sur son visage sali ; là elle est entrouverte parce qu'il est endormi.

Les pieds de l'enfant tambourinent sur ceux de la table. Eux sont silencieux. Il faut être calme, ne pas se faire remarquer, rester couché même si ça fait déjà longtemps qu'on l'est. Pas un mot. Même si on a des bleus plein les genoux et malgré les ecchymoses sur les bras : Se taire, respirer doucement; à peine; un filet d'air à la fois, sans trop soulever le thorax. C'est important. Il faut ressembler à des morts, des proies tapies dans un terrier de poussière grise.

La mère entre dans la cuisine. Elle est grande, mince, laide, trop maquillée. Elle soupire en regardant l'enfant et en levant les yeux au ciel. Il y a des avions de chasse là-haut. Ils ont le droit de faire du bruit eux, ils ne font pas les morts. Même s'ils tuent. Elle fait claquer ses talons sur le carrelage immaculé.

Il y a un bruit assourdissant, l'enfant se crispe. C'est ce genre de détonation qui fait s'élever les plaintes sourdes de l'agonie et s'arrêter les cœurs dans un râle funeste. Les spaghettis sont toujours dans l'assiette et la mère dans la pièce. La fille sert le petit dans ses bras ; elle entend des cris, des pas.

Les spaghettis sont froids.

Le petit garçon ne se réveil pas parce qu'il est mort. En fait la fille remarque seulement qu'elle tient dans ses bras le cadavre d'un enfant. Ses lèvres étaient si rouges...

Il y a des pas qui se rapprochent. Elle le sait, elle l'entend malgré le bruit des bombes, elle sait qu'il y a quelqu'un, tout près.

La mère verse les boulettes dans l'assiette de spaghettis.

Rafale de balles, c'est un fusil d'assaut. Enfin c'est un homme évidemment, mais il a un fusil d'assaut et comme tous ceux qui en ont un on ne distingue pas l'un de l'autre.

Jet de sauce tomate, la mère crie : « Mange tes pâtes !»

Elle gémit dans le vide contre la pierre froide, son flanc saigne sur l'enfant-cadavre ; dans ses cheveux frisés. Les spaghettis nagent dans le Tomacoulis, l'enfant est toujours assis sur sa chaise en bois à regarder les spaghettis dans l'assiette blanche sur la table sans nappe et la mère crie encore : « Mange tes pâtes !»

Il hurle ! Pas l'homme, lui il vocifère ; c'est le fusil d'assaut, c'est les balles qui crient. Elle elle tient son flanc et l'enfant, enfin le cadavre et son sang.

« Mange tes pâtes !»

Elle crève la petite fille aux cheveux d'or.

Jet de sauce tomate.

Elle n'a jamais si bien fait la morte la fille aux cheveux-sang, aux paupières-poussière et aux trous rouges garnis de balles dorées.

« Mange tes pâtes !». Elle rajoute des boulettes, elle insiste.

La fille qui fait très bien la morte prend la dépouille brune dans ses bras.

« MANGE TES PÂTES »

L'enfant lève sa fourchette.

Elle ouvre ses yeux qui sont si beaux.

Jet de sauce tomate,

De sauce tomate,

Sauce tomate :

« MANGE TES PÂTES !»

Il plante les spaghettis.


Il y une grande table en bois sans nappe. On a posé au centre une assiette de sauce tomate où baignent des boulettes et une fourchette en fer.

Dans la télé le cadavre d'une fillette enlace un petit garçon mort.

Sauce tomateWhere stories live. Discover now