Marc se réveilla brusquement et fit tomber la guitare qu'il tenait sur ses genoux. Il avait passé la nuit dessus, au fond de son fauteuil. Des feuillets jonchaient la table le carrelage du salon ; par terre également, des stylos de toutes les couleurs, et plusieurs cadavres de bouteilles.
Il se redressa et émit un grognement de mécontentement. Il souleva la guitare : elle n'avait rien. Un miracle, pensa-t-il. Il se replaça dans son fauteuil mais la position était trop inconfortable pour jouer. Il ramassa quelques feuillets, qu'il triait mentalement, s'assit sur le canapé, et recommença sa chanson. Il chanta les quelques couplets qu'il avait réussi à écrire sur sa guitare désaccordée. Sa voix n'était pas sûre, il était encore engourdi par l'alcool et les médicaments. Il grogna encore.
La mineur, Fa, La mineur, Fa, puis un Sol, et enfin La mineur, Fa, Do et Sol. Les accords les plus surexploités de l'histoire de la musique pop. Il avait besoin d'une base pour écrire ses paroles ; qu'importe que ses accords aient été tournés dans tous les sens par Lady Gaga ou U2, c'était sa chanson. Sa voix commençait à revenir, éraillée, mélancolique.
La chanson parlait encore d'un amour déçu. C'était devenu sa marque de fabrique ; lui qui avait commencé dans le punk en était arrivé à écrire des ballades tristes que tous les adolescents pourraient reprendre à pleins poumons, aussi bien à ses concerts qu'autour d'un feu de camp. Il savait ce qui marchait, donc il produisait. Ben, son manager, l'avait appelé il y a une semaine. Il lui avait conseillé de commencer l'écriture de son futur album. Marc avait dit vaguement dit oui. Il avait déjà une dizaine de chansons dans ses tiroirs, il parviendrait bien à en tirer quelque chose. Mais il s'était bien gardé de préciser ce dernier détail.
Avec son groupe, ils n'avaient rien publié depuis bientôt deux ans. La tournée de promotion de leur album « When everything ends » avait duré près de huit mois sur quatre continents. Lui en était ressorti à plat, terrassé par ce rythme insoutenable. Son carnet de chansons n'avait pas été rempli depuis des mois. Mais hier soir, jusque dans la nuit, il avait composé. La tâche lui paraissait insurmontable. Il avait écrit la moitié du précédent album en une semaine. Maintenant, il ne pouvait que constater son impuissance.
Trop d'idées, pensa-t-il, beaucoup trop. Il se pencha et saisit une feuille sur laquelle flottaient ça et là un vers, une rime. Ça n'était pas très bon. C'était même très mauvais. Tellement mielleux que même James Blunt en aurait fait une indigestion.
Il en prit une autre. Les paroles parlaient d'une fille qui rêvait d'être une salade, ou une connerie dans ce genre. Il maudit l'alcool qui lui faisait écrire des trucs aussi merdiques. Encore une autre : beaucoup de mots, de tournures mal placées, mais un couplet tout à fait potable. Il chanta, puis, satisfait, chercha dans sa poche son étui à cigarettes et commença à fumer. Il se rappela les consignes de son père, qui ne supportait pas qu'il fume dans sa chambre « tu pourrais foutre le feu à tout ton appartement ! ». Ses consignes le fatiguaient. Malgré cela, Marc prenait quelques précautions : il ne fumait jamais dans son lit, près d'un tapis ou de toute autre matière inflammable. Son père avait à moitié gagné.
Il se remit à écrire. En dépit de tous ses efforts, il constata qu'il n'avait pas la gueule de bois en se réveillant. Il semblait y être immunisé. Depuis la tournée, c'était avec l'alcool et le tabac qu'il avançait. Sans ça, il restait des heures, grattant sa guitare un peu au hasard, sans rien trouver à écrire. L'heure n'était pas assez avancée pour boire, il se contentait de sa clope.
Le couplet n'était vraiment pas mal et en une heure il avait écrit deux autres couplets et un refrain assez accrocheur pour pouvoir passer en radio. Il s'affala sur le canapé et resta ainsi pendant une dizaine de minutes, son mégot lui brûlant presque les lèvres. On était en août, la température extérieure était insoutenable. Marc avait fait installer la climatisation quelques mois auparavant, une brillante idée pour survivre à la canicule. Il ne goûtait pas au plaisir du cagnard et de ses coups violents, ni à la douceur de l'ombre où l'on vient se réfugier.
Les rideaux rouges étaient tirés et le soleil frappait à travers la mince fente qui séparait les deux morceaux de toile. On pouvait voir la poussière flotter doucement dans l'air. On entendait par bribes les cris des enfants qui jouaient dans le square juste en bas de l'immeuble. Un oiseau venait quelques fois se poser sur la barrière du balcon, parfois pour chanter, parfois pour chier. C'est ce spectacle qu'il découvrit lorsqu'il se décida à se lever et à tirer les rideaux. Il fut ébloui par la violence du jour. Puis il ouvrit la porte-fenêtre et s'appuya à la rambarde. Il fumait toujours. Ses yeux s'habituaient peu à peu à la lumière, mais il ne supporta pas la chaleur terrible de l'été. Il referma la porte et se rassit.
Il parvint à se décider à remettre de l'ordre dans ses feuillets. Il y en avait au bas mot une vingtaine. Il jeta d'abord la moitié qu'il jugea la plus mauvaise, recopia quelques idées au propre, jeta encore quelques feuilles, pour finalement ne garder que quatre pages. Sur ces pages, quelques idées qu'il jugeait décentes. Une histoire sur un homme qui voulait enterrer son cœur, en creusant avec ses mains nues, un homme rongé par la culpabilité d'avoir détruit son couple.
Il soupira, puis s'empara de sa guitare et chanta. Chaque mot, chaque accord venait s'écraser sur les murs et rebondissait. L'acoustique de la pièce était parfaite. La chanson aurait pu être enregistrée ici, avec le micro d'un téléphone. Il le savait. Mais leur producteur refuserait, évidemment. La musique lo-fi n'était pas la spécialité du label. Cette pensée le rendit immensément triste. Il décida de garder cette chanson pour lui. Il avait déjà écrit quelques textes de son côté. Il n'en avait parlé à personne.
Il n'avait vu personne depuis presque trois semaines, mis à part le coursier qui lui apportait ses plats et auquel il laissait chaque fois un bon pourboire. Il lui restait un stock important de bière et de liqueur. Trois cartouches de cigarettes étaient planquées sous son lit. Il aurait pu continuer ainsi jusqu'à épuisement de ses réserves d'alcools et de tabac. Quoique, il pourrait demander au gosse d'à côté de lui apporter des clopes. Il l'avait déjà fait par le passé.
Jusqu'à six heures du soir, il continua à écrire en faisant passer ses cachets avec plusieurs litres de bière. Il était parvenu à écrire quatre chansons, plus deux qu'il mit de côté pour son projet parallèle. Vers vingt heures, il s'endormit dans son canapé. La guitare gisait par terre. Les feuillets avaient cette fois été mis en ordre. Le soleil brillait encore. Marc, lui, rêvait.
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Quand tout s'éteint
Ficción General"Ç'avait été leur meilleure répétition depuis des années. Quelques minutes avant de s'endormir, il pensa à Lydia, à son projet acoustique. Il savait qu'il devrait mettre tout cela de côté pour un temps. Car désormais, ils s'apprêtaient à conquérir l...
