« Cette nuit là, Sophie aperçoit de la fenêtre de l'orphelinat une silhouette immense vêtue d'une longue cape et munie d'une curieuse trompette. Une main énorme s'approche... et la saisit. »
Je repose l'épais roman de Roald Dalh sur l'étagère, en soupirant bruyamment. Une employée de Cultura cesse son rangement alphabétique pour me dévisager, et je remarque que son mascara est du même bleu électrique que son uniforme. Coup du destin, ou effet méticuleusement préparé ? Je n'en sais rien, et je décide de n'en avoir rien à foutre. Je continue donc de fouiner, déterminé.
« Jamie Watson, arrière petit fils du célèbre Dr Watson, ne voulait pas cette bourse pour Sherringford, un collège chic de la côte Est des États Unis... et encore moins y croiser Charlotte Holmes. »
Nouveau soupir, nouveau regard bleu foncé et froncé de la jeune femme. Il faut croire que je la dérange. Toujours est-il que je ne suis pas satisfait du rayon littérature jeunesse du Cultura. Magnanime, je décide de donner une dernière chance à ce cher magasin, et saisit un dernier livre. Épurée, la couverture est seulement ornée de six poissons bleus.
« Henry Page rêve du grand amour. Jusqu'au jour où il rencontre... »
Ce fus le mot qui fit déborder le vase. Énervé, je ne prends pas même la peine de remettre le volume à sa place. Au diable Roald Dalh, Brittany Cavallaro et Krystal Sutherland. J'allais prendre la direction du rayon jeux vidéos quand une voix m'interpelle.
- Jeune homme, range ce livre.
Une jolie voix grave et autoritaire. Je remarque maintenant que sa bouche est également peinte en bleu. Comment ai-je fait pour ne pas le voir avant ? C'est si voyant que même Paul, mon grand frère miope, aurait pu le remarquer.
- Allez, reprend-elle.
Je m'exécute. Loin d'être un trublion, je considère l'autorité comme une sorte de chrysalide : si tu la respecte, elle te protégera dans le présent et te rendra meilleur dans le futur. Se rebeller est une perte de temps et d'énergie. Et Dieu sait que j'en ai besoin si je veux affronter mes cours de danse.
- Excusez mon comportement mademoiselle, j'ai juste été comme frappé par la foudre de l'évidence.
Ce n'est pas dans mes habitudes de prendre la peine de parler aux autres. Pas par réserve, simplement par désintérêt. Sauf que cette fois ci, c'est elle qui m'ignore superbement. Je comprends soudain ce que peuvent ressentir mes proches et mon égo malmené décide de s'accrocher. N'allez pas me faire croire que ranger des romans adolescents mielleux est une activité plus intéressante que me faire la conversation. Je transforme donc ma phrase en monologue.
- Tous vos livres, là. Ils traitent des sujets totalement opposés les uns des autres. Cancer, amour, anorexie, drame familial, surnaturel. Ça fait une demie heure que je suis ici et j'ai lu tous les résumés. À part ceux de la dernière étagère : elle est trop haute pour que je puisse y accéder, j'explique avec une gêne et une assurance étrangement mêlées.
- Tu dois avoir une vie sociale vraiment triste pour passer autant de temps ici, marmone la vendeuse, et sa bouche bleue se tord en un rictus désagréable.
Cette couleur lui va vraiment bien : froide et primaire. Elle commence à me taper légèrement sur les nerfs mais mon orgueil me souffle d'accomplir ma mission avant de m'en aller. Et ma mission consiste à l'intéresser.
- Ce n'est pas le sujet. Le sujet, c'est que malgré tout, au fond, toutes ces histoires sont identiques. Une rencontre. Toutes, sans exceptions, racontent une rencontre.
Cette fois ci, la schtroumpfette a levé ses cils bleus de sa besogne et me fixe avec l'expression indéchirable des adultes étonnés. Satisfait, je continue sur ma lancée :
- Juste par curiosité, citez moi ne serait-ce qu'un roman qui ne parle pas, de près ou de loin, d'une rencontre. Oh pardon, ce n'est pas une rencontre. C'est LA rencontre, et la nuance est trop importante pour ne pas être soulignée. Si nous étions dans un livre, cette conversation serait l'élément déclencheur d'une série de péripéties que nous vivrions tous les deux. Mais de nos jours, les gens sont trop flemmards pour provoquer un élément déclencheur. Moi y compris. Je m'appelle César, j'ai quatorze ans, et je n'ai jamais rencontré qui que se soit. Je ne suis ni descolarisé, ni atteint d'une timidité maladive, au cas où la question serait posée. Je n'aurais donc jamais d'histoire ? Je n'aurais donc jamais d'histoire.
