Assis à l'écart, à la faveur de l'obscurité, un soir où la pluie avait accordé une trêve à la terre, je m'étais calé entre un tronc d'eucalyptus et son épaisse racine débordant du sol. Les pieds posés sur le sol froid, accoudé sur mes genoux, la tête posée sur mes mains, je laissais l'air frais du soir caresser mon visage. Tout de cet arbre était cher au cœur des gens d'ici: son tronc robuste, ses senteurs mentholées, ses fines feuilles chantant sous le vent, ses larges rameaux accueillants et son écorce pelée. L'arbre centenaire avait une place de choix dans le village. Il avait été témoin de tous les événements marquants: de ses morts et de ses naissances, des nouvelles cases et de celles qui croulaient, de ses bonheurs et de ses sécheresses. Son bois brûlait pour faire cuire les aliments et réchauffer les cœurs, l'inhalation de ses feuilles trempées dans l'eau bouillante apaisaient les rhumes, l'ombre de ses branches faisaient barrage à l'ardeur du soleil. Ce soir, j'avais établi mon siège sur une des racines débordant du sol. Je contemplais les hommes qui, l'un l'autre, se passaient la calebasse avec une lenteur cérémonieuse, la tenant d'une main par le col et enveloppant de l'autre son ventre rond. La vieille calebasse luisante, polie par les milliers de mains qui ont dû la tenir, contenait une précieuse boisson, une boisson sacralisée. C'était une bière issue de la fermentation du jus de banane, boisson incontournable pour les cérémonies traditionnelles de la naissance à l'enterrement, de la réussite scolaire au premier boulot.
J'avais l'impression que certains d'entre ces hommes n'étaient là que pour s'en mettre plein de le gosier et qu'ils échangeaient ce droit contre quelques saillies prononcées opportunément. Ceux-là attendaient que le récipient fasse le tour de l'assemblée et leur revienne. Ce qui se disait m'importait moins que l'ambiance apaisée qui caractérisait la rencontre. On était hors du temps. Rien ne pouvait troubler la quiétude de ces hommes, aucune échéance ne leur était imposée. Pas d'ordre du jour, pas de planning. Ils perpétuaient un rituel ancestral. Le temps qui s'écoule à l'échelle humaine ou d'une génération n'a aucune emprise sur la profondeur des traditions. Les hommes, dès leur naissance, sont appelés à participer et maintenir vivace ce que des générations ont établi progressivement pour réguler la vie en groupe. Ici, il y avait de la place pour tous, même pour ceux qui ne venaient que pour boire. Tout comme ceux qui se préoccupent vraiment de la bonne marche du village, ceux qui boivent plus qu'ils ne pensent ont un rôle à jouer. Ils illustrent l'exemple à ne pas suivre, l'unité de mesure de la bêtise, la jauge de la connerie. Au-delà des attitudes et des gestes, de mon point d'observation, j'étais trop loin pour comprendre les paroles qui étaient dites. Je n'en entendais que des bribes. Du moins entendais-je, sans en déceler le sens caché, les anecdotes et les proverbes prononcés à demi-mot. De toute façon je ne cherchais pas à comprendre, mon imagination s'occupait de traduire ce que mes oreilles arrivaient à capter :
-le fils de Mushobekwa ne veut plus cultiver la terre de ses parents, lançait un premier,
-après avoir abandonné l'école, il s'est mis en tête d'aller chercher de l'or, renchérissait un autre,
-c'est de la folie, il a été ensorcelé ! Assénait un troisième, espérant faire sensation avec sa référence mystique, et en profiter pour siffler quelques gorgées de kasiksi.
-ce n'est pas si mal, il est solide, il va faire la fortune de ses parents, raisonnait le plus vieux.
-laissez partir les jeunes tant qu'ils en ont les forces, il croient que c'est une vie facile, mais il vont en baver... concluait le premier qui avait suivi du regard la parcours de la calebasse.
Les tours de calebasse se poursuivaient jusque très tard la nuit, tant que le maître de maison daignait resservir. Je profitais du spectacle jusqu'à ce que mes jambes engourdies se mettent à picoter. Je savais que le moment était venu de quitter ma racine lorsque ma tête était pleine et mes yeux fatigués. Je la laissais là avec la ferme intention de la retrouver le lendemain soir pour y contempler à nouveau les infinies déclinaisons de la tradition orale. Je quittais le petit village de Kahungu qui bordait mon quartier et marchais dans le noir total pendant une dizaine de minutes jusqu'à la maison, accompagné par le hululement discret d'une chouette et les tambours raisonnant au loin. Mes pas étaient habitués à fouler la terre froide et dure sans trébucher, j'avais appris à marcher dans le noir sans tâtonner. La plante de mes pieds connaissait les crevasses et les aspérités des chemins de ma terre, elle y avait grandi, s'y était vautrée, presque mélangée. Les vivants et l'inerte entretiennent des liens aussi forts que ceux qui peuvent exister entre les vivants. Tandis que mes pieds communiaient avec les pierres et la boue, mes oreilles se dressaient vers les bruissements tous proches et les battements plus lointains, mon nez sentait l'humidité de l'air et mes mains brassaient les hautes herbes bordant le chemin. Quand il faisait si noir, je n'avais presque pas besoin de mes yeux. En fait, ils ne me servaient qu'à fixer quelques points de repère pendant que le reste de mes sens me guidaient fidèlement. Sur le chemin du retour, alors que s'estompaient les voix, les crépitements du feu de bois résonnaient encore dans mes oreilles, mêlés aux bons mots en mashi que je répétais: "nta murho mukenyi" avait-je retenu ce soir-là de la polémique entourant le fils Mushobekwa: la jeunesse est toujours gage de richesse; quelle que voie qu'il ait choisie, il avait pour lui sa jeunesse.
La lumière des tubes à néon et des ampoules à incandescence fut la première à me cueillir de ma promenade nocturne. Elle éblouit mes yeux habitués au crépuscule. Je ne supportais pas cette débauche de lumière artificielle qui donnait l'illusion d'y voir clair. En fait elle ne faisait que repousser provisoirement le voile naturel de la nuit, masquant ce qui aurait pu être perceptible par le reste des sens. Elle privilégiait la vue au détriment de l'ouïe, le toucher, l'odorat ou le goût qui, inexorablement, perdaient leur acuité de génération en générations. Cette lumière m'insupportait car j'avais l'inconfortable impression d'être scruté, examiné, à la merci de tous les regards. Le contraste était saisissant, dès la nuit tombée, entre les rues noires dépourvues d'éclairage, laissant percer les pâles lueurs de milliers d'étoiles, et, une fois arrivé à la maison, les ampoules électriques prises d'assaut par des dizaines de papillons de nuit et de moustiques. Je traversais rapidement la cuisine, rasais le mur du salon en acquiesçant à la sempiternelle désapprobation distraite de mon père absorbé par la lecture d'une revue périmée depuis des années. L'eau fraiche de la salle de bain appelait mes pieds brûlants et sales, couverts de poussière et de démangeaisons.
Je me glissais sous mes couvertures après avoir pris soin de replonger ma chambre dans l'obscurité sécurisante. Elles avaient l'odeur de la lessive et avaient été parfaitement tendues sur mon lit. Ça sentait le propre. Avant de m'endormir, j'écoutais ce silence, les yeux grands ouverts pour voir trembler les images résiduelles des visages brillants autour du feu. Dans le noir de ma chambre, les meubles et les objets prenaient vie: les vêtements de la penderie exécutaient une chorégraphie grotesque au rythme des tambours, tandis que les meubles grimaçaient exagérément; tout un monde s'animait autour de moi. Couché sur le dos, mes couvertures remontées jusqu'au nez, j'admirais ce carnaval silencieux. J'assistais à un spectacle que je savais irréel, mais que je m'amusais à faire évoluer. Mes personnages interagissaient peu entre eux, chacun racontait une histoire et, l'un succédant à l'autre, accompagnaient la lente chute de mes paupières, qui, tels un rideau de scène qui tombe, se fermaient doucement pour signer la fin du spectacle.
Je suis né ici, sur les terres brunes du Kivu. La terre y est fertile et les éléments favorables. Nourris au fretin du lac Kivu et au lait des vaches de Tshibati, je sais exactement de quels champs provenaient les haricots rouges et les bananes vertes de mon plat préféré, dans quels potagers poussaient les carottes qui étaient dans mon assiette et de quel marais venaient les cannes à sucre que je mâchais. Le monde, mon monde, était délimité par la brousse des fonds de jardin ou qui bordait les routes, et les crêtes qui surplombaient ma bourgade. Au-delà c'était l'inexistant. Le reste du monde, celui que je voyais dans les livres et des magazines était irréel; s'y mêlaient des images de l'Amazonie et de la Tour Eiffel, de l'Himalaya et de la Statue de la Liberté, mais leur existence effective me semblait hypothétique. C'est l'air d'ici que j'ai respiré pour la première fois; il y a de la poussière et la fumée des feux de champs pendant la sécheresse. En saison des pluies, c'est l'argile humide et l'eucalyptus qui prennent le dessus. Mes yeux se sont ouverts en premier sur le vert profond des collines et l'azur très haut du ciel clément, mes oreilles ont d'abord entendu la musique des tambours et les chants en mashi, celle des chèvres et des poules, des langues d'ici quand elles chantent, palabrent ou pleurent. Ma peau a connu très tôt la douceur du limon volcanique et du gazon froids, elle a connu très vite aussi l'irritante ortie et le piquant acacia, les piqures de maringouin et les brûlures du soleil droit.
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Origines
Fiction généraleUn policier bruxellois revit, au cours d'une journée de service mouvementée, les événements marquants de son enfance. La journée du 22 mars 2016 marquera à jamais l'Inspecteur Alain Vanhof. Une journée entamée sous le sceau de la routine, et que deu...
