Phone Cell

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"I hurt myself today

To see if I still feelI focus on the pain
The only thing that's real"

Téléphone à la main, Marcus vérifiait le temps qu'il lui restait avant que son bien ne s'éteigne. 3 %. Il ne s'était jamais rendu compte avant aujourd'hui combien le temps pouvait avoir une emprise sur toute chose. Trois infimes pour cent, voilà tout ce qu'il lui restait avant de disparaître à jamais, et il ne savait pas combien de temps cela lui laissait... En réalité, peut-être ne voulait-il pas le savoir. Marcus s'était toujours demandé ce que ressentaient les autres hommes et femmes peuplant cette terre et se sachant condamnées. Il était maintenant à cette place, ôté de tout doute. Ils ressentaient la peur, quelque chose de viscéral les empêchant de faire quoi que ce soit, attendant que le temps passe et que leur calvaire prenne fin à tout jamais.

"The needle tears a hole

The old familiar stingTry to kill it all away
But I remember everything"

Ses écouteurs aux oreilles, ce qui semblait être son ultime chanson, sa dernière danse, venaient déjà à bout du premier couplet. Une larme roula le long de la joue de Marcus. Une de plus, pensa-t-il. Cela faisait maintenant plusieurs heures qu'il se trouvait sous cet abribus, sans savoir que faire, où aller. Il était trop loin de chez lui pour survivre et trop proche de la mort pour imaginer quelconque retraite. Le bout du chemin lui tendait les bras, inlassablement, et il ne pouvait strictement rien faire pour l'en empêcher. L'on pouvait à peine discerner ce qui était inscrit sur l'écran du téléphone qu'il tenait à la main. Il avait mis la luminosité au minimum afin d'économiser la batterie, afin de prolonger sa vie de quelques minutes supplémentaires. Marcus trouvait cela stupide, mais il n'était pas prêt à partir, pas maintenant, pas comme ça. Il retira soudain l'écouteur de son oreille droite et sentit immédiatement un souffle chaud se propager sur l'arrière de sa nuque... Il était bel et bien là, prêt à l'attaquer dès l'instant où la musique laisserait place au silence le plus complet. Il remit son écouteur en place... Il ne lui restait désormais plus que 2 % de batterie.

"What have I become

My sweetest friendEveryone I know
Goes away in the end"

Un frisson parcourut l'échine de Marcus alors qu'il parcourait la liste de ses messages en attente. Au début, il ne voulait pas répondre au SMS de Joy, mais plus le temps passait... Plus le temps passait, et plus il voulait lui dire combien il tenait à elle. Après tout, plus rien n'avait d'importance à présent, il était condamné, il n'avait plus rien à perdre. Mais il quitta alors l'écran pour revenir sur la page d'accueil. Après un long moment d'hésitation, et ce, toujours dans le but de prolonger sa vie, il prit son téléphone et le rangea dans sa poche. Son genou tapait au rythme de la musique sur le goudron, tel son cœur à l'intérieur de sa poitrine.

"And you could have it all

My empire of dirtI will let you down
I will make you hurt "

Il se mit alors à réaliser que personne ne comprendrait jamais ce qu'il s'était passé ce jour-là, que tout le monde imaginera qu'il s'était volatilisé dans la nature, ou pire. Personne sain d'esprit ne pourrait croire à son récit, celui écrit au sein même de son téléphone et racontant cette effroyable journée qui le menait tout droit vers la mort. Marcus se mit alors à rire, par désespoir plus qu'autre chose, en se souvenant de comment tout cela avait commencé. Une terreur nocturne, pensait-il alors sur le moment. Une masse sur sa cage thoracique le fixant alors que la musique de son téléphone jouait et était à peine perceptible. C'est ce qui lui avait sauvé la vie : quelques simples décibels. La créature disparaissant alors pour faire place au plafond de sa chambre. Depuis cet instant, son téléphone ne l'avait jamais quitté une seule seconde, ainsi que ses écouteurs.

"I wear this crown of thorns

Upon my liars chairFull of broken thoughts
I cannot repair "

La créature le suivait n'importe où, il la sentait derrière lui, à la place de son ombre, dans l'abribus. Rien ni personne ne pouvait l'empêcher de lui ôter la vie. Peut-être devait-il s'avouer vaincu et accepter son sort. Peut-être la seule et unique façon de partir avec dignité était d'éteindre lui-même son téléphone et de faire face à l'inévitable... Mais Marcus se mit à trembler rien qu'à cette idée. Il n'était pas prêt. Mais le serait-il un jour ? Pire encore, le serait-il dans les minutes à venir ? Car le problème était bien là, sa vie touchait à son terme, telle une personne en soin palliatif, la vie de Marcus s'évaporait petit à petit sans qu'il ne puisse rien y faire.

"Beneath the stains of time

The feelings disappearYou are someone else
I am still right here "

Marcus se leva alors du banc de l'abribus sur lequel il était assis depuis tant d'heures qu'il ne pouvait maintenant plus les compter avec certitude. Il regarda autour de lui, et la seule chose qu'il voyait était l'abribus, aussi normal qu'il pouvait l'être. Marcus savait qu'il ne rêvait pas, que cela n'était pas un simple cauchemar, mais bel et bien la cruelle réalité de la vie. Il passa sa main dans ses cheveux tout en fermant ses yeux. Il prit alors son téléphone en main et regarda le compteur qui affichait l'ultime pour cent. Il se mit alors à rire, c'est fou ce que le temps passe vite lorsque l'on en a le plus besoin, se mit-il par penser.

"What have I become

My sweetest friendEveryone I know
Goes away in the end "

Un message lui demandant de charger immédiatement son téléphone sous peine de perdre des données importantes se mirent alors par s'afficher. Si par données importantes il parlait de sa propre vie, alors oui, mais il ne pouvait rien y faire. L'inévitable était en marche. Après tout, il arrive un jour où chaque batterie arrive à son terme, la seule différence entre lui et les autres est que la sienne durerait moins longtemps. Marcus soupira une dernière fois et rangea le morceau de technologie dans sa poche.

"And you could have it all

My empire of dirtI will let you down
I will make you hurt "

Marcus était maintenant prêt à faire face à ses démons. Prêt à les regarder dans les yeux et à accepter son sort. Il était prêt pour ce qui devait arriver. Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi comme ça ? Pourquoi ici ? Toutes ces questions étaient dorénavant futiles. La vie en a décidé ainsi. Il ne peut pas changer le cours des choses, la seule chose qu'il puisse faire est d'accepter son sort.

"If I could start again A million miles awayI will keep myself ...I would find a way "

Le silence fit soudain place au vacarme de la musique qu'il avait dans les oreilles depuis le lever du soleil. Ses écouteurs tombèrent sur le sol et le souffle chaud de la créature sur sa nuque s'intensifiait. Marcus ferma alors les yeux, embrassant son destin.

Phone CellWhere stories live. Discover now