La nuit était tombée depuis plusieurs heures quand la troisième lune s'éleva enfin dans le ciel de Vassane et projeta sa lueur dorée sur le village. Les seuls bruits troublant la nuit calme provenaient des broliques, dont les pattes griffaient l'écorce des arbres au rythme de leur course nocturne. L'heure de la chasse était venue pour ces lézards géants aux écailles mauves et argentées.
Le bruissement des broliques berçait chaque nuit les habitants de Vassane, depuis que les premiers Piérales de la région avaient utilisé leurs pouvoirs pour que des arbres massifs poussent autour de leurs demeures et en épousent la forme. Vassane était ainsi constituée d'une centaine de ces arbres, chacun abritant dans le tronc et les branches le foyer d'un ou plusieurs Piérales. Dans l'obscurité de cette nuit chaude, il était impossible de remarquer que chaque tronc était d'une nuance différente, allant du brun presque noir de l'Arbre de la famille Bouracide, la plus ancienne de Vassane, au rouge sombre de l'Arbre brisé, dressé au centre du village. Les feuilles suspendues aux branches avaient toutes, quant à elles, la même teinte orangée : l'ensemble ainsi formé par les maisons du village offrait en plein jour une image somptueuse.
Un brolique particulièrement gros savourait sa proie dans l'un des renfoncements d'un tronc de couleur ocre. Tout à son dîner, une araignée dont les pattes tressautaient encore faiblement, il n'entendit ni ne vit le jeune garçon qui s'extirpait avec souplesse d'une ouverture creusée dans l'arbre. Éaque avança en équilibre le long de la branche épaisse qui s'étirait devant lui, se suspendit à l'aide de ses bras au-dessus du sol tapissé d'herbes et de brindilles, puis se laissa tomber agilement deux mètres plus bas. Sa chute provoqua un petit chuintement, et le jeune homme, inquiet, tendit l'oreille pour s'assurer qu'il était passé inaperçu. Le village était parfaitement silencieux. Éaque s'autorisa un soupir de soulagement, tout en s'efforçant de mettre de l'ordre dans sa chevelure désordonnée. Il se dirigea d'un pas rapide et léger vers le centre du village, où s'élevaient les demeures les plus majestueuses et les plus imposantes, dépassa l'Arbre brisé, puis s'arrêta devant la maison des Bouracide, un arbre qui atteignait vingt mètres de haut, de très loin le plus grand de Vassane.
— Tu es en avance pour une fois, murmura une voix à son oreille.
Éaque sursauta et se retourna brusquement, pour découvrir le visage hilare de Cergote, la fille cadette de la famille Bouracide, et son amie d'enfance. Soulagé de ne pas s'être fait attraper dehors par son père après la tombée de la nuit, il s'empressa de sourire à la jeune fille malgré les battements effrénés de son cœur.
— Je savais que tu étais impatiente de commencer l'ascension, répliqua-t-il.
Cergote leva ses yeux clairs vers la cime de l'arbre qui abritait les nombreux membres de sa famille, secoua son épaisse chevelure de jais avec un air de défi et sourit :
— Allons-y alors ! La Révélation est dans quatre jours. Il faut qu'on atteigne le sommet au moins une fois sans magie.
La jeune fille se tourna vers Éaque, lui fit la courte échelle, et ce dernier put se hisser sur la branche la plus basse. À son tour, il tendit une main à son amie pour l'aider à grimper à ses côtés et d'un même mouvement, ils se mirent à escalader l'arbre. Cergote était plus rapide que lui, mais elle se retournait régulièrement pour vérifier qu'il la suivait. Éaque savait qu'elle faisait attention à ne pas s'approcher trop près des ouvertures creusées dans l'écorce, qui donnaient accès aux différentes pièces de la maison familiale et laissaient passer la lumière dans la journée. Les Bouracide seraient scandalisés à l'idée qu'on escalade leur maison comme un vulgaire arbre mais Cergote et Éaque avaient tenté l'ascension à de nombreuses reprises, sans se préoccuper de la punition qui les attendrait à coup sûr s'ils se faisaient prendre.
Les deux jeunes gens atteignirent le houppier sans difficulté. Ils se regardèrent un instant avec une lueur d'excitation dans les yeux ; ils n'avaient encore jamais réussi à progresser de plus de quelques mètres dans l'amas de branches et de feuillage qui s'élevait au-dessus d'eux. La ramure entourant la salle à manger et la chambre des parents de Cergote formait une sphère dotée de nombreuses ouvertures, susceptibles de les faire repérer. Les branches entremêlées rendaient quant à elles difficile toute progression vers le sommet. Cergote était cependant plus déterminée que jamais ; elle se tortilla à travers l'enchevêtrement de branches, n'hésitant pas à laisser ces dernières lui érafler les bras et le visage, puis s'enfonça tant dans le ramage qu'elle disparut complètement de la vue d'Éaque. Ce dernier s'empressa de la suivre mais grimaça de douleur quand il sentit les branches lui griffer le corps.
Après de longues minutes d'efforts à progresser de la sorte, Éaque, couvert d'égratignures, se retourna pour découvrir avec dépit qu'il pouvait encore apercevoir le sol à travers le branchage ; il n'avait parcouru que quelques mètres. Il leva les yeux mais ne vit pas Cergote. Son amie devait mieux se débrouiller que lui pour se frayer un chemin jusqu'à la cime de l'arbre. Éaque tenta de se hisser sur la branche au-dessus de lui mais sa jambe resta bloquée et refusa de bouger malgré ses efforts pour la dégager. Il commença à paniquer à l'idée de rester coincé toute la nuit dans un arbre, aussi beau et majestueux soit-il, mais secoua sa jambe tant et si bien qu'il finit par déchirer son pantalon et libérer son mollet.
Patiemment, Éaque continua son ascension, écartant du mieux possible les feuilles qui lui piquaient le visage. Il s'efforçait de ne penser qu'à chaque nouvelle branche qu'il fallait escalader et perdit rapidement toute notion du temps. Cela faisait longtemps qu'il ne voyait ni n'entendait plus Cergote au-dessus de lui. C'est la dernière fois que je la laisse me convaincre d'escalader ce fichu arbre, maugréa-t-il. Il était las de se hisser de branche en branche et sa peau le brûlait affreusement. Désespérant d'atteindre un jour le sommet, il hésitait à faire marche arrière mais savait que Cergote ne cesserait jamais de se moquer de lui pour avoir abandonné. Elle me rappelle encore la fois où j'ai refusé de voler le cheval de la famille Raturque pour lui rendre sa liberté, alors que c'était il y a plus de dix ans. Il lui semblait que plusieurs heures s'étaient écoulées depuis qu'il avait commencé l'ascension mais, après avoir dégagé sa jambe pour la énième fois à grand renfort de jurons, il finit par entendre Cergote lui chuchoter :
— Nous y sommes...
Quelques secondes plus tard, Éaque se retrouva assis à côté de Cergote sur l'une des plus hautes branches de l'arbre, et réprima l'envie de regarder vers le sol. Il n'était pas aussi à l'aise qu'elle à l'idée de se trouver si loin de la terre ferme. Il dirigea son regard droit devant lui et en eut le souffle coupé.
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Les Reconnus de Mitzar - Le Berceau
FantasyQuelques jours avant sa Révélation, Éaque essaie de deviner quel sera son pouvoir. Il est sans doute de magie verte, comme son père qui peut maîtriser l'eau, ou sa sœur qui fait pousser à sa guise n'importe quelle plante. Cependant, le jour de la Ré...
