Épisode 1
C'était une belle journée ensoleillée, ce qui était en quelque sorte assez ironique. Le ciel sans nuage était d'un bleu éclatant et la végétation luxuriante qui bordait la Route Nationale # 2 défilait dans un mélange de différentes nuances de vert. Dans la petite Honda, Emmie-Rose Devlin se tortillait nerveusement sur le siège passager, tandis que sa mère conduisait. Elle était d'humeur morose depuis leur départ, à l'aube. Cela faisait des heures qu'elles roulaient sans s'arrêter mais pourquoi faire ? Elle n'avait pas faim et sa mère non plus. Comment garder l'appétit quand on était obligé de laisser tout ce en quoi avait consisté sa vie derrière soi ?
La jeune fille changea de position une énième fois, tout en triturant une fine chaînette dorée pendue à son cou. Elle avait tellement hâte d'arriver à Port-au-Prince. Loin de Camp-Perrin, peut-être oublierait-elle ... Peut-être ... Des images bouleversantes envahirent ses pensées, menaçant de l'engloutir. Elle crispa sa paume sur sa chaînette et le métal lui griffa la peau.
- Tu n'as pas dit un mot depuis notre départ, fit sa mère d'une voix tendre et inquiète en tournant la tête.
- Qu'y-a-t'il à dire ? rétorqua-t-elle.
Margot Devlin tiqua et Emmie-Rose se rendit compte que son ton avait été rude. Elle adressa un regard désolé à sa mère.
- Excuse-moi, maman.
Margot soupira, le regard fixé sur le ruban gris que formait la route devant elle.
- Ma chérie, je sais que ce qui s'est passé a été très dur pour toi. Cela l'a été pour moi aussi, tu peux me croire. Mais nous allons prendre un nouveau départ et je crois qu'il est temps de tourner la page.
- Je croyais que c'était exactement ce qu'on faisait ? Non ?
- Je ne parle pas seulement du déménagement, Em. Tu dois laisser également le passé derrière toi. Ne le laisse pas te hanter car autrement tu ne pourras jamais avancer.
Le visage d'Emmie-Rose se fit dur.
- Le passé me hantera toujours, et tu sais pourquoi.
- Oui, je sais ! Mais à quoi cela t'avancera ? Ce n'était pas de ta faute ! Tu le sais ! Ils le savaient tous ! Mais nous sommes parties, maintenant. Ils ne peuvent plus te faire du mal. Alors, pour l'amour du Ciel, fais un effort pour vivre normalement. Si tu ne le fais pas pour toi, Em, fais-le pour moi. Tu dois te reprendre, je t'en prie !
Un silence s'installa dans l'habitacle pendant quelques secondes. Comme si c'était facile ! Des larmes jaillirent des yeux de la jeune fille et elle les essuya rageusement. En la voyant pleurer, Margot ressentit un vif élan de culpabilité. Son cœur se serra à la vue de la souffrance sur le visage de sa fille. Un flot de haine se déversa en elle. Elle n'avait pas su la protéger de leur cruauté. Ils lui en avaient fait baver, oh ca oui ! Elle revoyait encore leurs regards soupçonneux, puis les messages devant sa porte. Cela avait été de plus en plus infernal. Oui, elle avait bien fait d'emmener Emmie-Rose loin d'eux. Qu'ils soient tous maudits, tous autant qu'ils étaient ! Elle s'arrêta sur le bas-côté de la route et coupa le contact. Puis elle toucha la main d'Emmie-Rose. Celle-ci n'attendait que cela pour se jeter dans ses bras.
Margot lui caressa les cheveux d'un geste tendre et lui embrassa le sommet du crâne.
- Tout ira bien, chuchota-t-elle. Cette ... histoire nous a toutes les deux affectées. Mais nous allons la surmonter ensemble, d'accord ? Nous nous en sortirons, je te le promets. Si ton père était là, tu sais ce qu'il aurait dit ?
Emmie-Rose renifla et secoua la tête contre la poitrine de sa mère.
- Quand la vie te met face à un problème, affronte-le au lieu de le contourner. Car chaque épreuve constitue un entraînement pour te préparer à affronter la suivante.
Sa fille se mit à sourire au milieu de ses larmes. Elle se rappelait que son père lui disait souvent ces mots quand elle avait peur ou quand elle était triste. Elle n'était qu'une petite fille, alors. Et elle croyait que rien ne pourrait lui arriver tant que Tibert Devlin serait là. Un cancer avait emporté son père alors qu'elle avait quinze ans.
- Il me manque énormément, fit-elle tristement.
Sa mère la serra avec force.
- Il me manque à moi aussi. Tous les jours. Et il aurait voulu que tu sois forte, ma chérie.
Un autre silence. Margot se redressa et relâcha doucement sa fille. Elle caressa affectueusement sa joue, le regard chargée d'amour. Emmie-Rose était si jeune encore. Dans deux semaines, elle aurait dix-huit ans. Elle était presque devenue une femme. Sans être une grande beauté, la jeune fille était ravissante. Son visage triangulaire était encadré par des cheveux frisés et drus qu'elle ramenait toujours en queue de cheval sur sa nuque. Elle avait les yeux bruns de sa mère, une bouche un peu large mais pleine et un nez busqué. Elle était très grande, ayant hérité de la taille de son père, et sa silhouette était déjà épanouie. Margot la considéra longuement. Elle avait beaucoup maigri. Emmie-Rose ne dormait plus et elle mangeait à peine. C'était sa seule enfant et elle ne laisserait pas ces monstres la détruire.
- Je crois qu'il est temps de reprendre la route. Nous serons épuisées en arrivant mais j'aurai le temps de nous cuisiner quelque chose de simple.
Emmie-Rose hocha la tête sans répondre.
- Essaie de dormir un peu, recommanda sa mère, tu sembles fatiguée.
Margot l'embrassa une dernière fois et redémarra.
(Lire l'épisode 2 ici: https://www.facebook.com/leuphoriedelire/posts/1033938450039740 )
YOU ARE READING
La Communauté des Frères
General FictionPrésentation du roman-feuilleton Auteur : Rose Samantha François Genre : Dramatique Intrigue : Après un drame qui détruit sa vie, Emmie-Rose Devlin quitte sa petite ville natale et déménage à Port-au-Prince avec sa mère, Margot Devlin. Elles laissen...
