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L'horloge de la ville, baignée par un soleil éclatant, sonna trois heures. Les coups contre la cloche chassèrent un groupe de colombes somnolentes sur le toit de la tour. Le regard de Lila fut attiré parle mouvement et le bruit des oiseaux effrayées. Ses yeux bleus, sensibles à la lumière vive qui les toucha, se plissèrent. Elle chassa les quelques larmes aux coins de ses yeux et remit en place une mèche blonde dont la boucle chatouillait son nez aquilin. Puis elle s'engagea sur la route nouvellement pavée, avalant les mètres de ses longues jambes.

L'absence de voitures sur la voie venait de leur interdiction par le maire. Leur passage provoquait une diminution de plantes – vertes et bleues – sur les abords des routes de Villepoint. La tranquillité ainsi apportée sur le chemin permit à Lila d'observer les buissons aux branches gris-souris et aux feuilles oblongues, légèrement dentelées et bleu nuit.

Les nouveaux habitants avaient contesté l'interdiction d'automobiles sur le petit chemin, mais les natifs n'avaient pas cédé. En vivant aussi longtemps près d'une forêt bleue, on apprenait à la respecter. Chaque plante à la teinte cobalt, les désignant comme potentiellement magiques, fleurissaient en paix. Ou, quand le déracinement devenait nécessaire une sorcière, et seulement une sorcière, les enlevaient.

Cela retombait toujours sur Lila puisque les villageois connaissaient son absence de crainte envers ces plantes, alors la jeune femme apprit à les jardiner sans les tuer. Pourtant ce genre de demande arrivait de moins en moins. Les végétaux du règne des plantes bleues dépérissaient partout, mêmeau cœur de la forêt du Grivet.

Le bâtiment de la gare ne s'élevait ni bien haut, ni ne s'étalait en longueur. Ce n'était qu'une estrade couverte qui comportait un petit chalet tout au bout abritant le contrôleur. La rudesse de l'endroit aurait pu faire honte au village, mais au contraire son existence les rendit tous fiers. Du moins, avant que les trains n'apportent une vague de nouveaux venus.

À l'entrée de la gare le tempo régulier des bottines de Lila claqua sur le sol de bois polit par les années. La cheminée de la locomotive déjà en gare fumait toujours annonçant à Lila qu'elle n'arrivait pas en retard. La gare résonnait d'une cacophonie d'éclats de joie, de talons frappant le sol et du sifflement du contrôleur chassant la foule loin du quaie. Celle-ci bouchait la vue et le passage à la jeune femme. Elle défroissa machinalement sa jupe bleu cobalt en parcourant du regard la masse impatiente se dirigeant vers la sortie.

— Lila !

La voix familière fit se retourner la jeune femme, elle vit Nora tout à l'arrière du quai lui faire de grands signes. Dès que leurs yeux se croisèrent un sourire éclata sur le visage de Nora. La mère et le beau-père de celle-ci se tenaient déjà là, ainsi qu'Allen et Zahir qui, s'ils avaient travaillé dans une autre ville, auraient dû surveiller la gare plutôt que d'aider à décharger les bagages.

Nora portait une salopette brune et une chemise orange vif qui calquait l'énergie qu'elle libérait toujours. Ses cheveux châtains lisse et maintenant long déstabilisèrent Lila un instant, mais son visage restait le même tableau dynamique et souriant qu'elle lui connaissait, quelques rondeurs de bébé en moins. Une cicatrice fraîche coupait son sourcil gauche. Puis Nora franchit les quelques mètres les séparant et serra Lila contre elle. Le parfum d'huile et de métal chauffé collait à la peau de Nora. Lila prit conscience combien elle lui avait manqué, la serrant en retour.

Le bruit d'effort d'un groupe un peu plus loin détourna l'attention de Lila de son amie. Allen, Zahir et un membre du chemin de fer tentaient de sortir du véhicule ce qui ressemblait à une aile d'avion de ces nouveaux modèles faits de taule. La chose se révéla épaisse de presque dix centimètres et atteignait bien deux mètresde longueur.

— Vous pouvez l'amener à la grange de mon père ? Le ranger avec son avion, demanda Nora à Allen et Zahir.

Zahir, un petit homme trapu à la peau sombre souleva ses sourcils haut sur son front en pinçant les lèvres. Son camarade depuis l'enfance, le cousin de Lila, secoua la tête avec un petit rire.

— À peine revenue et déjà à donner des ordres aux alentours, dit celui-ci en roulant des yeux, le souffle court et remettant en place les manches retroussées de son uniforme bleu marine.

—Allez, tu peux bien me rendre service, persévéra Nora en donnant un coup amical au cousin de Lila. Ça fait des mois que j'ai pas vu mes parents et Lila, faites-nous plaisir.

— Seulement si on a le droit à des pâtisseries du salon, sollicita Zahir en se tournant vers Lila, un sourire innocent aux lèvres.

— Il ne faut pas changer les bonnes habitudes, n'est-ce pas ? moqua gentiment Lila.

Avecun rire bon enfant, Allen pressa son épaule, puis leur annonçaqu'ils les rejoindraient au salon de thé dès que la relèvepasserait et que Zahir et lui eurent mis la planche à l'abri.

Lilaacquiesça à cela, puis entraîna son amie et ses parents sur le chemin du retour. Insistante, Nora voulut passer au salon avant tout. Le chemin jusqu'au salon fut agrémenté d'une conversation nourrit par Nicole, la mère de Nora, et Nora elle-même. Cela arrangeait Lila et le beau-père de Nora. Ils n'avaient qu'à tendre l'oreille pour en apprendre davantage sur la vie de Nora à l'École. Sa mère lui passait un interrogatoire en règle auquel se pliait sa fille avec enthousiasme.

Un instant, Lila pouvait prétendre que tout était redevenu normal à Villepoint.

Bleu abeilleStories to obsess over. Discover now