« Sur les eaux glaciales de l'Oise, un majestueux cygne flottait comme une bouée. » A chaque fois. A chaque fois les histoires de mon père commençaient comme ça. Ou plutôt, c'est comme ça que débutait son histoire. Je me souviens encore de quand il me racontait ses voyages dans le Grand Nord, dans la toundra, ou dans les déserts du Sud. « Des déserts de glace aux déserts de pierres, voilà où est ma vie.» C'est quand il me racontait ses histoires qu'il avait vraiment l'air heureux.
Mais papa est parti. Et papa ne reviendra plus jamais. Je suis ici toute seule, dans cette grande maison sombre qui me fait peur. Avant il était là pour me rassurer, avant je n'avais pas peur du noir.
Je n' ai même pas envie de pleurer, je reste juste là, assise devant la malle de papa dans le grenier. Il n'y a plus rien, pas un bruit dans cette maison : les souris sont parties, elles ont cessé de danser sur les planches du grenier, et comme il n'y avait plus rien à chasser, le chat aussi est parti. Même l'horloge du salon s'est arrêtée, il n'y avait plus personne pour la remonter, la maison elle-même se tait, elle ne grince plus, les planches ne craquent plus. Et le ciel aussi, il a fait comme l'horloge, il s'est arrêté et les nuages restent gris. Est-ce que le temps s'est arrêté ?
J'ai peur de faire du bruit, j'avais peur de troubler le calme, du coup j' ai arrêté de bouger. Je ne sais pas depuis combien de temps je suis devant la grande malle de papa. J'ai l'impression de me réveiller, je ne sais pas depuis combien de temps je suis là, les yeux fixés sur la malle. Je ne l'ai jamais ouverte quand j'y pense, même quand papa était là je me contentais de la regarder. Elle est grande, quand j'étais plus petite je me disais que je pouvais y rentrer en entière, ça faisait rire ma maman et mon frère. Je ne l'ai jamais ouverte finalement, pourtant, il y a toujours la clef dessus, mais je n'ai jamais osé. J'avais peur. Peur de papa. Peur qu'il n'aime pas que j'ouvre sa malle.
Mais papa est parti. Et il a dit qu'il ne reviendrait pas. Il m'a laissée toute seule. Oui, toute seule avec les souris, le chat, l'horloge et la malle. Et ils sont tous partis. Sauf la malle.
Je bouge, mes mains s'approchent du couvercle, l'une se pose dessus, l'autre sur la clef, deux tours sur la droite et un déclique. Mes mains soulèvent le couvercle. Il tombent à l'arrière de la malle en faisant beaucoup de bruit et en rebondissant. Du bruit. Enfin. Je crois que le ciel est un peu moins gris. Je regarde dans la malle, un drap noir recouvre tout avec dessus une enveloppe blanche malgré le temps. Je la prends, je l'ouvre, il y a une petite carte jaunie, c'est l'écriture de papa.
« Petite Vili, tu en as mis du temps à l'ouvrir cette malle.
Je t'aime Vili, je ne t'ai pas abandonné, non, crois moi. Je suis parti pour toi, pour te protéger. Tu es encore petite, mais même pour les grands cette histoire est compliquée. Les gens comme moi ne sont pas bien vu ici et je ne voulais pas qu'il te trouve, ils t'auraient fait du mal. Alors je suis parti, je ne sais pas si je suis encore en vie à l'heure qu'il est pour toi, mais je veux que tu saches que tu n'es pas seule. Il est l'heure de quitter cette maison Vili, quitte les souris et le chat, il s'en sortira, garde courage et va où tu sais, là-bas tu retrouveras ton frère, Alabi.
Je t'aime ma fille, alors par pitié,
reste en vie pour nous deux.
Ne renonce pas !
Akal »
Je retourne la carte, c'est une photographie, une photo de mon père. La photo du cygne sur le lac. Je me mets à pleurer. Je sanglote sans m'arrêter, les larmes coulent enfin. Je sers la lettre de papa contre moi, je sers la photo du signe et je pleure encore plus fort. J'appuie ma tête contre la malle et je continue à pleurer. Je pose mes mains sur le drap noir, les formes des objets dessous se dessinent sous mes doigts, j'attrape le drap et d'un coup sec, je le tire et me lève. Il tombe à mes pieds. Les affaires d'expéditions de papa. Les carnets de notes, de croquis, de recherches et les vêtements chauds, les bottes de marches, les manteaux pour le Grand Froid et les foulards pour les Plaines Ardentes. Son appareil photo et toutes ses pellicules. Papa aime voyager et il aime photographier, tout, toujours, et il l'a laissé dans la malle.
Je continue de pleurer. Le silence n'est plus, la malle et la carte ont ramené le bruit, la vie, le ciel n'est plus si gris et j'entends des petits bruits sur le planché, les souris. Mes larmes continuent de couler mais se sont des larmes de soulagement maintenant, oui de soulagement : papa ne voulait pas m'abandonner, je comprends au moins ça.
Je m'arrête de pleurer. J'ai entendu un miaulement en bas. Je laisse la malle, les trésors de papa et les souris au grenier et je cours dans les escaliers. Toute ma peur s'est envolée, cette grande maison n'est plus si sombre, elle n'est plus si effrayante.
En bas, je me retrouve face à l'horloge. Elle s'est arrêtée depuis un moment déjà. Je voudrais bien la remonter mais je ne sais ni quelle heure il est ni comment on fait, je veux pourtant que elle aussi se remette à faire du bruit pourtant mais je ne peux pas. Avant c'était papa qui la remontait tout le temps et il ne m'a jamais montrée. Je me rappelle ce que papa a écrit sur la carte : « je ne sais pas si je suis encore en vie », je veux qu'il soit en vie. Je veux qu'il m'apprenne à faire faire du bruit à l'horloge.Je veux le retrouver. Je dois le retrouver.
Je donne à manger au chat, et en le regardant j'en vient à me demander si il est vraiment parti un jour. Mais c'est moi qui vais partir. Je sais ce qu'il me reste à faire maintenant. C'est à mon tour de partir. Je regarde l'horloge qui ne bouge toujours pas et je me promet que je ne renoncerai plus, plus jamais.
Je ne renonce pas, alors toi non plus papa, ne renonce pas.
