Lorsque, plus tard, il repensera à cette matinée, il y reconnaîtra les prémisses de sa défaite. Comme les premiers signes de l'effondrement de son univers. La lente et inexorable destruction de sa propre existence.
En arrivant sur le plateau, un simple regard embrasant toute la salle lui avait suffi pour savoir que pas un ne manquait. Les comédiens avaient gardé un visage impassible lorsqu'il s'était excusé de son retard. Il se doutait bien que malgré les apparences, sa présence venait d'interrompre une discussion animée dont il était le sujet. Il devait les considérer pour ce qu'ils étaient : des simulateurs, des acteurs , des experts en expression feinte. Si seulement il avait pu arriver plus tôt...Mais il n'était pas dupe, cela n'aurait rien changé, seulement différé. Comment empêcher les jaloux de critiquer tout, tout le monde, tout le temps ?
Pour se donner une forme de contenance, il avait décidé de ne fixer qu'une personne dans l'assemblée : Aurélia. Il savait que le personnage de Roxanne ne pouvait lui échapper. En fin observateur des comportements humains, il souhaitait analyser la transformation de ses traits au moment où le metteur en scène annoncerait officiellement la répartition des rôles. Il savait d'avance qu'il la flatterait pour la saison passée, ses capacités à émouvoir un public en peu de mots, peu de gestes. Et puis quoi ? Elle avait juste pleuré sur scène. Pourquoi les larmes engendraient-elles toujours une sensibilité disproportionnée ? Ne pouvait-on rien refuser à une femme en pleurs ? Au fond il n'arriverait jamais à chasser de son esprit que la seule qualité de cette fille coulait dans ses veines; le reste, balivernes. Comme c'était prévisible : le metteur en scène qui dirigeait sa propre fille. Celui-là prit enfin la parole :
- Je sais que nous avons tous passé beaucoup de temps à lire et relire la pièce et j'ai cherché une distribution qui permettrait à chacun d'apprendre et de jouer avec plaisir. Julien, je sais que tu as déjà joué le rôle de Cyrano au lycée et il aurait pu paraître naturel que ...
A cet instant, l'esprit de Julien quitta la salle. Tous ces détours, ces formulations ne présageaient rien de bon. Son regard trouble tentait d'accrocher un visage connu, mais la suite du discours se déroulait dans un brouillard visuel et sonore. Il refit surface en entendant la fin de la tirade :
-....c'est pourquoi j'ai décidé d'adapter Madame Bovary au théâtre.
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Les planches
General FictionDepuis tout jeune déjà, Julien rêve de jouer le premier rôle dans une pièce de théâtre. Lorsque les évènements au sein de la troupe ne se déroulent pas comme il le voudrait, il élabore une stratégie qui ne sera pas sans conséquences.
