SEATLE - 26 mars 1967
*BRADLEY*
Toute ma vie, mes parents m'avaient rabâché la chance que j'avais eue de naître à cette époque, et pas quelques années plus tôt. A quelques dizaines d'années près, je serais au beau milieu d'une période maudite : à quelques dizaines d'années près, j'étais né dans une véritable période de gloire, que certains voyaient comme un renouveau. Les drapeaux sanglants de deux régimes de terreur étaient tombés. Les voitures poussaient plus vite que les fleurs, et la grande machine de notre économie tournait à un rythme effréné. Et surtout. l'humanité entière glorifiait la paix si durement arrachée par les allies, en se promettant de ne jamais recommencer.
Il faut croire qu'une partie de l'humanité était relativement hypocrite, dans ce cas. Du genre à promettre à ses parents de ne pas faire de bêtises mais à se déchaîner dès que ceux-ci avaient passé le pas de la porte. Y en a-t-il encore pour se demander qui sont ces grands gamins, jouant en permanence avec des vies humaines ?
Un indice : allez jeter un coup d'œil à la Maison Blanche, c'est leur terrain de jeu préféré. America ? Fuck yeah.
Moi, je n'avais pas vraiment prévu d'être un de leurs soldats de plomb grandeur nature, en fait. Pas mal de gens me l'avaient reproché, déjà, et mes parents en premier ; lorsque je leur ai dit que je n'avais pas l'intention de mourir là-bas, ils m'ont fichu à la porte. Pour eux, ça ne changeait pas grand chose ; dans les deux cas, ils étaient débarrassés de moi.
A l'aube de mes 20 ans, je m'étais retrouvé dehors, sans nulle part où aller. Et étonnamment, cette idée ne m'avait pas tant déplu que ça.
Car dans la rue, j'avais rencontré des pauvres types comme moi, reniés par leurs parents... Par l'Amérique, un peu, aussi. Sans doute nos cheveux emmêlés, nos vêtements colorés et nos pupilles dilatées ne correspondaient pas vraiment à l'image du jeune américain idéal, véhiculée par la propagande de l'armée. Et l'odeur de fumée, la fumée de nos joints et de nos livrets réglementaires cramés finissait de nous enfoncer. On était de sacrés parias, ça, c'est clair.
Mais des paries heureux, sans doute plus heureux que les pauvres types qui embarquaient chaque jour pour le Vietnam.
*AARON*
"J'irai au Vietnam."
J'avais lâché ça en plein repas. Maman avait lâché ma cuillère en me regardant, choquée, et ma sœur avait eu un hoquet de surprise. Pourtant, il n'y avait rien de si étonnant. On manquait d'argent, et je pouvais gagner un salaire en partant là-bas. Un vrai salaire, pas ceux qu'on nous donne, à nous, pour des boulots de sous-merde.
Nous, c'était les types à la peau plus foncée que les autres. Ceux que vous appelez sous-hommes, ceux à qui vous donnez les boulots dont personne ne veut.
Maman m'avait regardé d'un air étrange, comme un mélange de fierté et de crainte. Le regard de ma sœur était beaucoup plus simple à comprendre, un noir de colère à l'état pur.
"Tu ne vas tout de même pas crever pour un pays qui ne veut pas de nous ??"
Elle était souvent en colère, Sheila. C'était dommage, d'ailleurs, elle avait un joli visage lorsqu'elle était calme. Mais il y avait peu de place au calme, lorsqu'on était rebellé contre tout. Lorsqu'on était un adolescente, quoi.
"Je préfère toujours ça à crever à cause de la misère. Et puis, je vais pas mourir. Comme ça, le pays sera bien obligé de me considérer comme un héros."
Je sortais de table avant qu'elle ne puisse répliquer, je n'aimais pas les longs débats interminables. Et de toute manière, mon choix était déjà fait, donc ça ne servait à rien d'en discuter. J'entrais dans la chambre que je partageais avec ma sœur, me regardais dans le miroir. Il faudra que je me coupe les cheveux ; la coupe afro n'était pas vraiment appropriée à l'image du soldat idéal. Ni la peau, mais ça, je ne pouvais pas y changer grand chose.
J'entrais dans la petite salle de bain, sortait de quoi arranger mon problème capillaire. Papa avait laissé deux souvenirs de lui : le ventre gonflé de Maman, qui attendait Sheila, et son rasoir électrique. Je ne m'étais pas rasé les cheveux depuis des années, je ne voulais pas lui ressembler. Mais maintenant, il fallait bien que je le fasse. Les mèches frisées tombaient sur le carrelage défoncé de la salle de bain, et je relevais la tête pour me voir dans le miroir. Je ressemblais à Papa, ainsi, la tête rasée.
Sauf que moi, je ne serai pas un lâche.
J'irai au Vietnam.
ESTÁS LEYENDO
If you're going to San Francisco...
RomanceDeux routes qui se croisent, une pour le Vietnam une autre vers San Francisco. Deux visions opposées, l'amour inconditionnel et la reconnaissance à tout prix. Mais malgré tout, une reconnaissance indéniable, qui mènera ces deux hommes à un voyage en...
