L'heure du Muffin

20 3 0
                                        


         Je vais être en retard ! Se dit Jonathan en poussant un peu plus son pied sur l'accélérateur de sa Twingo. Ou plutôt celle de sa femme, Hélène, qui lui a prêté afin de se rendre après trois longues années de recherche à un entretien d'embauche. C'est un emploi rêvé ! Le salaire y est correct et l'horaire peu chargé. Seul inconvénient, il est bien loin du domicile de Jonathan. Mais après autant de temps à chercher un emploi en tant que courtier d'assurance, il ne pouvait espérer mieux. Cela fait maintenant quatre longues heures qu'il est sur la route, il ne s'est pas arrêté une seule fois de peur de perdre du temps. Il se pince la lèvre avec les dents, conscient que l'échéance se rapproche. Il jette de petits regards furtifs en direction du tableau de bord afin de voir s'écouler des minutes perdues à slalomer dans cette forêt sans fond. 14h50. Un raccourci lui avait-on dit. Au final, Jonathan croit perdre tout espoir d'arriver à l'heure et toujours aucune trace de civilisation à l'horizon. Une fois de plus, il en est certain, il n'aura jamais le poste.

         Quand enfin une lueur d'espoir semble percer à travers l'épaisse forêt. Jonathan ne peut s'empêcher de sourire à pleines dents et de rire nerveusement. D'une main, il resserre sa cravate tout en gardant l'emprise sur son volant de l'autre main. En effet, il vient de croiser à toute vitesse un panneau indiquant la ville de Reynivellir au Nord Est de Reykjavik, but de son voyage. Finalement, il ne sera peut-être pas en retard. Il pousse de plus belle sur le champignon se prenant presque pour une formule 1. Il se sent pousser des ailes et semble s'envoler au-dessus du bitume.

         Il n'a rien vu venir, il n'a rien senti. Dans un crissement de pneus à en déchirer l'ouïe d'un sourd, comme en apesanteur, son corps se soulève dans sa Twingo. Puis, le noir, le vide intense comme hors du temps.

           Doucement, Jonathan ouvre les yeux. La lumière l'éblouit et il perçoit sans grande netteté la cime des arbres se fondant dans le ciel bleu. Lentement, il se frotte les yeux. Que s'est-il passé ? Il s'assied, retrouvant peu à peu ses esprits. Devant lui, sa Twingo encore fumante enlaçant de toute sa carrosserie un pin majestueux. Quant à lui, il est assis dans la mousse, penaud, à cinq mètres de sa voiture. Paniqué, il regarde successivement ses mains, son corps, allant même jusqu'à se pétrir la tête. Rien, il est indemne. Jonathan souffle un grand coup, soulagé, formant une petite brume blanche au contact de l'air froid. A nouveau, il se frotte le visage de ses mains.

-Oh bon sang. murmure-t-il.

            Tout en se relevant, il tapote sa veste de costume pour y enlever toute la saleté récoltée. Il regarde sa montre, 15h. Il pointe son regard vers le ciel, tout n'est peut-être pas perdu. Son seul objectif en tête, il part en direction de la voiture visiblement hors d'usage. Il arrive néanmoins à prendre sa mallette de cuire écrasée au milieu des morceaux de métal pliés. Quelle aventure ! se dit-il. Plus une seconde à perdre, il doit trouver de l'aide au plus vite. Maintenant sans voiture, il ne peut pas risquer de perdre l'emploi dans la foulée. D'un pas assuré, il s'engage sur la route. Ses pas résonnent dans le silence absolu de l'immensité forestière. Par moment, il jette un regard sur les côtés comme s'il espérait voir surgir quelqu'un d'un bosquet. Il marche, sans savoir ce qu'il lui reste à parcourir. Il presse un peu plus le pas cramponné à sa mallette qui suit le mouvement de son bras comme un pendule. Puis, le soulagement, il se met à courir tel un enfant à la sortie de l'école. Devant lui, il voit apparaitre le toit rouge d'une maison. Il laisse échapper un cri de joie et la vallée lui rend son bonheur en triple écho. Il n'en croit pas ses yeux, il n'y en a pas une mais tout un petit village en contre-bas. Il arrive enfin à la première bâtisse hors d'haleine. En réalité, il y a deux rangées de maisons séparées par une large rue presque Haussmannienne. Tout est propre, rangé et totalement inattendu au milieu de cette forêt. Toutes les maisons sont colorées en rose, jaune, vert ou bleu. Des tons pastels également pour les toitures et châssis. Une explosion de couleurs auxquelles Jonathan n'est absolument pas habitué. Mais il laisse sa surprise de côté et, après avoir rajusté son costume, part en direction de la première maison. Peut-être pourront-ils l'aider à se rendre à Reynivellir ?

L'heure du Muffin (Terminé)Stories to obsess over. Discover now