Je ne vous dirai pas comment le silence a commencé ; je préfère ne pas m'en souvenir. Nous avions jadis connu des jours heureux, emplis de chamailleries et de rires pétillants, puis nous nous étions éloignés les uns des autres, cela sans le vouloir...
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Vous qui me lisez, avez-vous l'horizon à portée de regard ? Il faut que vous puissiez contempler la mésange qui joue avec la brise et s'élance vers l'infini, loin, si loin, jusqu'à s'évaporer dans les nuances bleutées ; alors vous découvrirez qu'une pensée singulière a surgi au fond de vous pour accompagner le vol du passereau, qu'elle s'élève plus haut que les nuages et qu'elle colore la lumière. Si vous êtes entre quatre murs et que vous n'avez pas de fenêtre, ne lisez pas cette histoire ; le sens qu'elle contient requiert un espace sans confins. Ne me lisez pas, à moins que vous sachiez faire naître le jour au cœur même de votre esprit pour éclairer la pénombre alentour. Mon frère s'appelle Marius et voici le drame dont je fus témoin et plus que témoin il y a maintenant plusieurs années.
Ce jour-là il revenait de la ville par le bus de 18h. Traversant la campagne assoupie, il repensait à son après-midi au café en compagnie de ses camarades de classe, à tout ce temps écoulé au gré des plaisanteries, des commérages, des dissensions orageuses et des frivolités joyeuses. Le petit groupe de vauriens s'était engagé dans une discussion politique aussi vaine qu'enflammée, chacun gesticulait, haussait la voix et rivalisait de ces arguments creux qui sont propres aux gens oisifs. Au faîte de la controverse, Marius était intervenu pour enrichir le propos quand l'un de ses amis lui avait répondu ;
« Mais toi tu ne peux pas penser comme nous ; tu ne penseras jamais comme nous. »
Ces quelques mots noyés dans le bouillonnement du débat, mon frère n'en avait pris nul ombrage. Mais à présent qu'il y repensait, seul et méditatif au fond du bus, la remarque ne lui semblait plus si anodine. Elle avait été prononcée spontanément, dans le feu de la dispute, dans l'un de ces instants où l'on ne songe pas à masquer le fond de son âme, elle avait été jetée plus que prononcée, jetée comme une évidence, une vérité si éclatante que personne n'avait jugé nécessaire de la réfuter, personne, pas même le premier concerné.
Nous habitons un grand manoir séculaire, au cœur d'une vaste forêt, dissimulé dans une petite clairière comme un temple inca. Un manoir dévoré par le lierre, au pied duquel trône un puits en ruine qui néanmoins abreuve toujours la rose noire et le dahlia blanc dans le modeste jardin. Leurs pétales élégants sont leur façon de sourire à notre mère ; les fleurs lui répondent, car elles savent qu'elle n'a plus de mari à qui prodiguer son amour. Là nous vivons, loin des tumultes de la ville. Les terrasses animées, les soirées en goguette et les après-midi shopping ont longtemps été pour nous un monde inconnu. Aujourd'hui encore, mon frère et moi devinons quelquefois une note de mépris dans l'attitude des citadins quand ils s'adressent à nous. Nous ne serons jamais vraiment leurs semblables.
Depuis son entrée au lycée, Marius avait coutume de s'éclipser au petit matin pour ne revenir qu'en fin de journée et se cloîtrer dans sa chambre. Les relations familiales quasiment inexistantes, le silence en devenait pesant.
Ce jour-là, il descendit du bus et s'engagea sur le long chemin qui mène jusqu'à chez nous ; une bonne demi-heure de marche en perspective. Plus qu'un chemin, ce trajet sinueux est un véritable pont entre deux univers ; l'un peuplé de personnes loisireuses ou affairées, l'autre de biches farouches et de renards vagabonds. Il marchait depuis déjà un bon moment tandis que la remarque de son ami résonnait encore en son esprit. Alors il s'arrêta pour regarder ce paysage arboré qu'il connaissait si bien et pour ne plus y songer.
« Il a complètement raison, pensa-t-il. »
Et il rit de lui-même, en songeant à cette tendance qu'il avait, qu'en somme ont tous les êtres humains, à nourrir leurs propres illusions, préférant la duplicité des caresses aux pénibles vérités. J'imagine qu'il se livra à une brève introspection ; je l'imagine car en vérité je n'en sais rien. Plus tard à la maison, ses grommellements m'apprendraient vaguement la teneur de la discussion mais rien de plus ; Marius était si taciturne et si secret, nos échanges se conformaient si bien à nos pudeurs que j'avais appris à lire ses pensées dans le léger tremblement de sa main ou le moindre clignement de sa paupière. Aussi crois-je ne pas me méprendre en me figurant que, pour la millième fois au cours de son existence, il contempla les quelques arbres au bord du sentier. Une clarté froide, descendue d'un soleil blanc comme l'albâtre, pleuvait sur les houppiers à demi échevelés. Les ramures la dispersaient en petites taches grises, répandues sur le sol, qui dansèrent à l'arrivée du vent. Quelques feuilles mortes s'élevèrent doucement et l'on aurait cru voir la lumière du jour monter avec elles. Toutes s'en allaient dans l'air blafard, au-dessus des érables et des marronniers, survolant la tristesse automnale. En cet instant, pour la première fois, Marius distinguait le romantisme naturel des êtres silencieux ; il crut comprendre que la vie ne grandissait pas en vain et que les feuilles ne périssaient que pour se sentir soulevées par le vent, au-delà des arbres pétrifiés. La parole de son ami l'avait rendu mélancolique ; la mélancolie est une clarté qui illumine certaines choses que le bonheur a recouvertes de son ombre.